Une certaine expression de l'émotion typiquement méditerranéenne
Par : Françoise Le Roux
Durée : 7.26
juin 2010

Guy Marchand / La passionata
Relisons ce passage du reportage :
J’ai quand même une culture, une façon de voir un peu les choses un peu différente. Je mets des sentiments qui sont un petit peu différents. Par exemple, vous pouvez dire : j’ai mal à la tête. En Corse, « j’ai mal à la tête », on peut le dire de différentes façons ; on a une structure différente. « Mi sente u capu » et là, ici, c’est : « je me sens la tête ». Bien entendu, vous avez un peu quelque chose d’affectif et vous retrouvez ça un petit peu dans l’italien ou même l’espagnol, dans ces langues un peu du Midi méditerranéen.
L'émotion, n'est-ce pas, est un rapport à soi-même, une manière personnelle et profonde de ressentir l'impact de ce qui nous entoure. Toutes les langues ont des mots pour le dire.
Vous connaissez déjà la syntaxe française pour traduire une action que l'on fait soi-même sur son propre corps, ou sur une partie de son propre corps. On rend le verbe pronominal et on n'utilise pas de possessif. Nous ne disons donc pas "je lave mes mains" mais "je me lave les mains". On dira de même "je me brosse les cheveux", "je me passe de la crème solaire sur le corps", "je me suis cassé le bras", "je dois me limer les ongles".
Si l'action n'est pas volontaire mais subie, le verbe n'est pas pronominal mais on utilise le verbe "avoir" -en signe d'appropriation- pour exprimer un ressenti de soi-même par soi-même, et l'on n'utilise toujours pas de possessif. C'est le cas dans l'exemple pris dans le reportage : j'ai mal à la tête. On dira de même "j'ai froid aux mains", "j'ai des fourmis aux pieds" c'est-à-dire "des picotements aux pieds", "j'ai une douleur à l'oreille droite". Tout ça pour dire "j'ai une sensation de froid, de picotements, de douleur". Propos que l'on retrouve donc littéralement dans le corse "je me sens la tête" exprimant la douleur, dans l'idée que quelque chose d'anormal se produit, car lorsque tout va bien on ne sent rien. Cela nous renvoie à la célèbre formule du docteur René Leriche, surnommé "le chirurgien de la douleur" :"La santé, c'est la vie dans le silence des organes."
Nous abondons donc maintenant dans le sens du Corse qui s'exprime sur le plan linguistique dans le reportage : "Bien entendu, vous avez quelque chose d’affectif et vous retrouvez ça dans l’italien ou l’espagnol, dans ces langues du Midi méditerranéen." Et il y a effectivement de quoi cautionner cet avis dans la langue française. Le style méditerranéen -italien, espagnol, français du sud, le style latin, quoi- est empreint de "pathos", la passion, ce ressort de la grande tragédie grecque, magnifié par Eschylle, Sophocle.
Des siècles et des siècles plus tard, nous cultivons toujours le même sens du pathétique, souffrons toujours de la même pathologie. Est-ce un cliché persistant qui veut que les Méridionaux s'enflamment, se passionnent à l'excès, soient si démonstratifs en matière de grands sentiments? Non! C'est la réalité. Pour s'en convaincre il n'est que de relire le titre de l'ouvrage du général Bigeard écrit pour exprimer sa solidarité avec son pays malmené, le titre étant "J'ai mal à la France". Difficile de faire plus compact comme formulation, plus expressif comme cri de douleur, blessure personnelle profonde. À travers le coup porté à son pays, le général Bigeard est atteint dans sa propre chair : "J'ai mal à la France!"
À mi-chemin entre le tragique et, il faut bien le dire, le comique, l'affectation sentimentale ne manque pas d'être exploitée dans le langage. C'est ainsi qu'on va dire en lisant une facture salée (une grosse facture) "Aïe! J'ai mal au portefeuille subitement".
Pour traduire la pathologie de l'excès, on se souvient de Guy Marchand plongé en grand désespoir amoureux...
Avec toi il faudrait toujours vivre
La passionnata, la passionnata, la passionnata
Avec toi il faudrait toujours jouer
La co-co-mé, la comé, comé, comédia
Tu voudrais que je sois espagnol
Que je chante en fa en sol
Tous les airs de Flamenco
Tu voudrais que j'ai un habit d'or
Le regard de matador
De Rudolf Valentino
Avec toi il faudrait toujours dire
Aie me qué, aie me quérida
Avec toi il faudrait toujours dire
Aie me vida, via via
Tu voudrais que je sois Andalou
Que je tombe à tes genoux
Avec une corde au cou
Tu voudrais que je sois riche et beau
Racé comme un hidalgo
Qui n'a pas peur des taureaux
Mais je suis né Porte des Lilas
Et j'ai la passionnata sur les fortifications
Je n'ai pas de châteaux en Espagne
Mes pays sont de cocagne
Je travaille chez Renault
Guy Marchand - La passionnata
Bon, ce sera tout pour aujourd'hui! Et si vous avez mal à la syntaxe, à la grammaire ou aux conjugaisons ne désespérez surtout pas, ça se soigne!


