Entretien : « On pensait que le numéro 1 pourrait se croire plus puissant ou plus intéressant que le numéro 2 »

En 1790, sous la Révolution, les départements ont été créés avec un souci bien précis : toutes les villes d'un même département se trouvaient à une journée de cheval maximum de la ville choisie comme chef-lieu ; on dit maintenant préfecture. À l'époque, il y avait 83 départements, contre 99 aujourd’hui. Leur histoire nous est contée par Marie-Vic Ozouf-Marignier, directrice du Groupe de géographie sociale de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales.
In 1790, during the revolution, departments were created with a precise idea: all of towns of a single department should be within at most a day's horse ride from the town chosen as the administrative centre; now we say prefecture. At that time there were 83 departments compared to 99 today. Their story is told to us by Marie-Vic Ozouf-Marignier, director of the social history group at the Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales.
-Les départements ont été créés volontairement comme un double système à la fois politique et administratif, c’est-à-dire qu’ils devaient représenter la base électorale, donc pour la formation des assemblées législatives -la Chambre des députés- et, d’autre part, ils devaient être une unité administrative de gestion de toute la vie publique.
-The departments were created voluntarily as a double system; both political and administrative. That is, they ought to represent the electoral base for the establishment of legislative assemblies, the house of deputies, and on the other hand they ought to be an administrative unit for the management for all public life.
Est-ce qu’on a essayé de diviser des régions un peu frondeuses ?
Did they try to divide the more rebellious regions?
-Oui, tout à fait. Le gros problème auquel se sont heurtés, donc, les députés révolutionnaires qui ont fabriqué les départements, c’est l’opposition des anciennes provinces, en particulier les grosses provinces comme la Bretagne, comme le Languedoc, le Dauphiné qui ne voulaient pas être fractionnées en unités plus petites. Finalement, le principe de fractionnement des grandes provinces a été maintenu et on a simplement, dans le détail, essayé de respecter les habitudes locales dans telle ou telle ville.
-Yes, absolutely. The big problem which the revolutionary deputies who made the departments confronted was the opposition of the former provinces, in particular the big provinces like Brittany, like Languedoc, the Dauphine which did not want to be divided into smaller territories. In the end, the principle of dividing the big provinces was upheld, and then when they went into the details, they tried simply to respect the local customs in this and that town.
Le découpage départemental a-t-il évolué ?
Has the division into departments changed?
-Non, le découpage départemental n’a pratiquement pas changé depuis sa création, si ce n’est du fait de l’adjonction des départements de la Savoie et, donc, du comté de Nice devenu les Alpes-Maritimes en 1860, et, évidemment, au début des années 1960, la réorganisation des départements autour de Paris. Et puis, il faut effectivement ajouter la transformation des territoires d’outre-mer en départements.
-No, the division into departments has not changed practically since its creation, apart from the additions of the departments of Savoie and then of the Comté of Nice which became Alpes-Maritimes in 1860 and of course at the beginning of the 1960s, the reorganisation of the departments around Paris and then you must of course add the changing of the overseas territories into departments.
Pourquoi on a choisi d’attribuer des numéros à ces départements ?
Why did they choose to give numbers to the departments?
-Alors le choix n’a pas été immédiat. Au début, on a plutôt choisi de ne pas leur donner des numéros parce que dans, je veux dire, l’esprit égalitaire qui régnait au moment de la Révolution, on pensait que le numéro 1 pourrait se croire plus puissant ou plus intéressant que le numéro 2. Alors, ensuite, la numérotation s’est très vite imposée dans les annuaires, dans tous les systèmes de repérage, effectivement, des départements, jusqu’à constituer une forme d’identité -parfois très forte d’ailleurs- puisque actuellement, dans les départements d’outre-mer justement, il est courant que les jeunes portent des t-shirts avec le numéro du département. Quelque chose d’aussi abstrait1 qu’un numéro a pu forger une identité départementale.
-Well, the choice was not immediate. At the start, they rather chose not to give them numbers because in the spirit of equality which was ruling at the time of the revolution, they thought that the number 1 might consider itself more powerful or more interesting than the number 2. However, later the numbering system came about very quickly in the directories, in all the systems of reference, in effect departments created a form of identity, sometimes very strong. What's more, currently in the overseas departments especially, it is fashionable for the young to wear T-shirts with the number of their department. Something as abstract as a number can become part of an departmental identity.
Pourrait-on avoir de nouveaux découpages dans les années à venir ?
Might we have new boundaries in the years ahead?
-Ben, on y pense évidemment très sérieusement, et surtout dans le cadre de l’intégration européenne qui encourage des regroupements, d’une part supracommunaux, d’autre part supradépartementaux au niveau de la région. Mais les résistances, donc, à la fois politiques et sentimentales sont très fortes comme on peut le voir avec cette question des numéros de départements sur les plaques d’immatriculation. Pour supprimer le département, il faudrait que les habitants et les hommes politiques prennent conscience qu’ils auraient quelque chose à y gagner. Or, actuellement, ça ne semble pas être le cas.
-They are thinking about it very seriously of course and especially in the context of European integration which encourages new groups; on the one hand larger than the local community, on the other hand larger than the departmental at the regional level. But both the political and sentimental resistance is very strong, as we can see with this question of department numbers on car registration plates. In order to remove departments, it would be necessary for the inhabitants and the politicians to see that they have something to gain. But at the moment that does not seem to be the case.
