Les interjections

Une interjection est un mot invariable, sans relation avec le reste de la phrase, 'jeté entre' les autres mots.
Relevons quelques phrases du reportage:
-On ne sait pas ce que l’on va faire à l’avenir, quoi. Moi, l’année dernière, on a fait... on a perdu 60%, et là, cette année, on est en train de perdre 50%. Alors ça fait énorme. Et puis en plus les prix sont pas à la hausse, la demande est pas là, alors le commerce est faible. Enfin voilà !
-Les sauniers, donc, avaient édifié des digues.
-Donc c’était déjà extrêmement important et il y avait là tout un petit peuple, donc, qui utilisait des huîtres.
Quoi, alors, enfin voilà, donc. Ce sont des mots fréquemment utilisés comme interjections. Ce ne sont plus des conjonctions ni des adverbes ou des prépositions mais des interjections dont la fonction, surtout dans la langue parlée, est de donner une impulsion à l'expression. Elles sont ce qui s'appelle 'le sel de la langue'. Elles assaisonnent littéralement le français, en le rendant plus savoureux, plus piquant.
Quoi ajoute une nuance évasive dans le propos, une nuance de flou. On laisse un peu l'interlocuteur ou le lecteur envisager lui-même la suite.
-Qu'est-ce que tu penses de mon idée?
-Je ne sais, moi. Je n'ai pas d'opinion, quoi.
Alors exprime un constat. Un simple constat. Dans 'On a perdu 60%, et là, cette année, on est en train de perdre 50%. Alors ça fait énorme', l'idée est que c'est énorme, bon, c'est comme ça, on le voit bien, c'est évident.
Par exemple vous rencontrez des amis dans votre restaurant préféré et vous leur lancez:
-Alors comme ça je vois que vous êtes des gastronomes avertis, vous aussi.
Notez la distinction avec la syntaxe rigoureuse du raisonnement logique de conséquence dans le même paragraphe du reportage sur les huîtres : 'la demande n'est pas là, alors (donc, par conséquent) le commerce est faible.'
Enfin, voilà, enfin voilà sont le signe que l'on n'a plus rien à dire. On pense avoir tout dit ou bien l'on n'a plus envie de continuer à s'exprimer. On laisse mourir la phrase, voilà.
Donc
Donc revient le plus souvent et de ce fait mérite un examen plus détaillé. (Bien entendu nous laissons de côté ici le 'donc' classique, la conjonction de conséquence - comme dans le syllogisme cartésien 'je pense, donc je suis' - pour nous intéresser à l'interjection).
Dans l'entretien avec monsieur Homo, on relève un grand nombre de donc qui sont des interjections.
-Alors, je suis donc breton d’origine. Donc les huîtres, je connais un petit peu, celles de la Bretagne mais je me suis donc perfectionné avec celles du, donc, bassin de... donc Marennes-Oléron.
Cette déclaration qui, une fois transcrite, met en évidence un usage pléthorique de donc n'a pourtant rien d'extraordinaire dans la langue parlée. C'est du bon français courant. Donc aide à reprendre le fil de la pensée. Donc permet de faire le point et de recentrer le propos. C'est un moteur auxiliaire qui ronronne en annexe dans l'expression orale. La preuve en est que bien souvent les interlocuteurs -l'interviewé comme l'intervieweur d'ailleurs- ne se rendent compte de son usage abusif que lors d'une transcription intégrale, comme dans notre cas. Dans la pratique courante, c'est parfaitement admissible et sans inconvénient. On ne le remarque pas.
Il y a d'autres cas où donc s'emploie en tant qu'interjection avec des nuances différentes -liées indirectement à la consécution.
La marque d'un étonnement:
-Où vas-tu donc aussi chaudement habillé? Au pôle Nord?
L'idée de consécution dans Où vas-tu donc? est que l'on demande à la suite de quel projet, dans quel objectif la personne agit (ici par rapport à son habillement). A-t-elle l'intention d'aller au pôle nord?
La marque d'une injonction:
-Dépêchez-vous donc, nous allons être en retard!
ou
-Tais-toi donc, tu me casses les oreilles!
Dans ces deux derniers cas, il n'est pas rare que l'on ne prononce pas le c final. On prononce volontiers Dépêchez-vous don / tais-toi don. Mais en transcription on écrira le c final.
La fonction principale de l'interjection étant d'insister ou de mettre en évidence, ou de se donner du temps pour formuler une idée, il est normal que, hormis dans ces deux derniers cas d'injonction où l'on a le choix, on prononce le c et même, donc, parfois d'une manière emphatique.
