Lire : Colette (1873-1954)

Gabrielle Sidonie Colette est née à Saint-Sauveur-en-Puisaye en Bourgogne. Colette est donc son nom de famille, non son prénom, même si Colette est aussi un prénom féminin.
Gabrielle Sidonie Colette was born in Saint Saveur en Puisaye in Burgundy. Colette was thus her family name, not her given name, even though Colette is also a feminine given name.
Elevée à la campagne par des parents très unis, soucieux de son bien-être et de son épanouissement, elle aiguise un vif appétit sensoriel. Elle apprécie les saveurs -car sa mère est bonne jardinière et bonne cuisinière1-, elle apprécie les odeurs changeantes -du soir au matin, dans les bois dans les prés, au soleil ou sous la pluie-, elle apprécie les bêtes -des chats surtout- dont elle s'entourera toute sa vie. Lire Colette, c'est boire et manger, respirer, caresser.
Brought up in the country by close-knit parents concerned for her well being and for her development, she acquired a strong sensory appetite. She appreciated flavours, for her mother was both a good gardener and a good cook, and she appreciated the changing smells, from evening to morning, in the woods and in the meadows, in sunshine or in rain; she appreciated the animals, especially cats which she kept around her all of her life. To read Colette is to drink, to eat, to breathe, to caress.
Son appétit pour la vie la pousse à suivre, à vingt ans, 'une étoile' de la vie parisienne. Elle épouse un homme de lettres à la mode, Henri Gauthier-Villars, surnommé Willy. Sur le conseil de ce dernier, elle romance ses souvenirs d'enfance -la série des Claudine (1900-1903), avec Claudine à l'école, Claudine à Paris, Claudine en ménage et Claudine s'en va. Or cet homme de lettres est aussi un homme d'affaires. Willy, calculant un meilleur rapport, publie sous son nom à lui. Puis l'homme d'affaires s'avère être un homme à femmes. Il la délaisse.
Her appetite for life pushed her at age 20 "to follow a star" to Paris life. She married a fashionable figure of the literary scene, Henri Gauthier-Villars, nicknamed Willy. Following his advice, she wrote novels romanticising her childhood memories, The Complete Claudine (1900-1903) with Claudine at School, Claudine in Paris, Claudine Married, and Claudine and Annie. However this literary man was also a business man. Willy, recognising the value of the connection, published them under his own name. Then it turned out that this business man was a ladies' man. He neglected her.
En 1906, le divorce rend à Gabrielle Sidonie sa liberté. C'est alors qu'elle devient mime, danseuse, actrice de music-hall. Elle part en tournée à travers le pays, faisant de nombreuses rencontres. Toutefois, les livres qu'elle publie entre 1908 et 1914 sont les fruits de réflexions sur l'abandon et la solitude, ce sont les Vrilles de la vigne (1908), la Vagabonde (1910), l'Entrave (1913).
In 1906, divorce brought freedom to Gabrielle Sidonie. It was then that she became a mime artist, a dancer, an entertainer in the music-hall. She went on tour all over the country meeting many people. However, the books which she published between 1908 and 1914 were the result of her reflections on desertion and loneliness; they were Tendrils of the Vine (1908), The Vagabond (1910), The Shackle (1913).
Quand vient la Première Guerre mondiale Colette gagne sa vie en écrivant dans plusieurs journaux, le Matin, le Figaro, la Vie parisienne, de brillants articles, des chroniques et des critiques théâtrales.
With the arrival of the First World War, Colette earned a living writing in several newspapers, Le Matin, Le Figaro, La Vie Parisienne, brilliant articles, columns, and theatrical reviews.
La paix revenue, elle poursuit l'écriture de son oeuvre à la lecture de sa vie. Chéri (1920), le Blé en herbe (1923), la Naissance du jour (1928), la Chatte (1933),) explorent les tentations de l'existence. Les deux, la tentation et l'existence, ont de l'importance. Jusqu'où et comment convient-il de se laisser tenter sans risquer sa vie?
Peace restored, she resumed the writing of her literary works for a living. Cheri, Green Wheat, Break of Day, and The Cat explored the temptations of life. Both of them, temptation and life, are important. To what extent and in what way can we let ourselves be tempted without risking our lives?
Si Colette a fait tomber très tôt les cadres de la bienséance pour se glisser dans les marges de la société, elle n'a pas cherché à se perdre. Elle s'est construite en regardant miroiter les multiples facettes de la vie. Au cours de ce vagabondage elle grandit. Elle est un guide romanesque dans les dédales de l'âme humaine.
If Colette knocked down the barriers of polite society early on in order to slide into the margins, she was not looking to lose sight of herself. She built her very being by watching the many facets of life illuminate. During the course of her travels she grew. She is a literary guide in the labyrinth of the human spirit.
Nommée membre de l'académie Goncourt en 1945, elle meurt en pleine gloire littéraire, le 3 avril 1954, à Paris. La France lui fait des funérailles nationales, reconnaissant l'ampleur de son travail d'écriture. Comme elle disait avec une pointe d'humour: "C'est une langue bien difficile que le français. À peine écrit-on depuis quarante-cinq ans qu'on commence à s'en apercevoir".
Elected as a member of the Academy Goncourt [1] in 1945, she died at the height of her literary glory on 3rd April 1954 in Paris. France gave her a state funeral recognising the extent of her literary works. As she used to say, tongue in cheek: "French is quite a difficult language. It's after writing for just over 45 years that you begin to notice that."
Le pur et l'impur
The Pure and the Impure
"On s'apercevra peut-être un jour que c'est là mon meilleur livre", écrit Colette à Maurice Goudeket, son troisième mari. Parions qu'elle est la mieux placée pour l'affirmer et faisons-nous un devoir de chercher à comprendre pourquoi elle le dit. Elle a une soixantaine d'années en 1932; c'est donc un livre de maturité.
"Perhaps one day they will see it as my best book", Colette wrote to Maurice Goudeket, her third husband. Let's assume that she was in the best position to say this, and let's make it our task to seek to understand why she said it. She was in her sixtieth year in 1932; this is therefore a mature work.
Nous pénétrons dans des mondes parallèles, celui de l'opium, de l'alcool, des amours défendues. Il s'agit de la conception des relations humaines. Au bout du compte on se rend compte qu'il s'agit de l'amour de soi. Chacun s'efforce de se rendre aimable en faisant ce qu'il croit pour être aimé. Certains plongent dans un état second pour se désinhiber ou provoquer la société, ou se consoler. Or tout au long du livre Colette montre que ces états seconds ne valent pas un comportement naturel, quel qu'il soit, instinctif, authentique. En ce qui la concerne, elle admet bien des aspects de la nature humaine et en exalte les beautés. C'est le côté pur. Pour mieux le faire ressortir elle montre que ce côté est indispensable, aussi, dans le soi-disant côté impur.
We enter into parallel worlds, that of opium, of alcohol, of forbidden love. It is about forming human relationships. At the end of the story, we understand that it is about self love. Each person is trying hard to make themselves loveable by acting in a way that they believe makes them lovable. Some go into a trance in order to rid themselves of their inhibitions, or to provoke others, or to get over their own troubles. Yet, throughout the book, Colette shows us that these trances don't equate with natural behaviour, whether it be instinctive or authentic. As for herself, she recognises aspects of human nature and praises their beauty. That is the pure side. To make it best stand out, she shows the side that is also essential, the so-called impure side.
Pour entrer dans le livre, on pousse la porte d'une fumerie d'opium, à Paris. C'est un monde clandestin, mais si peu puisque Colette y croise, sans surprise, un confrère journaliste et romancier. Elle y rencontre Madame... Charlotte. Une pseudo marginalité, un faux nom, un paradis artificiel.
To enter into the book, we push open the door of an opium den in Paris. It is a secret world, but not very, since Colette meets there, not surprisingly, a fellow journalist and novelist. She meets there Madame... Charlotte. Pseudo-marginality, a fake name, a false paradise.
Le défoulement clandestin de Charlotte dans la fumerie d'opium n'est pas une plénitude. Les deux femmes discutent. On comprend qu'il y a en Charlotte un manque. Suite à une déception, elle s'est murée en elle-même. Elle ne s'abandonne plus à personne corps et âme. Elle refuse de sortir de cette réclusion sentimentale mais elle y aspire véritablement.
Charlotte's secret escape to the opium den is not fulfilling. The two women talk. We realise that there is something missing in Charlotte. Following a disappointment, she has retreated within herself. She no longer gives herself to anyone, body and soul. She refuses to come out of this state of sentimental reclusion, but she is really hoping to.
- Madame Charlotte, ce qui vous manque... "véritablement"... est-ce que vous le cherchez?
Elle sourit, la tête renversée, montrant dans la lumière confuse le dessous de son joli nez court, son menton un peu gras, un arc de dents sans brèches:
- Je ne suis pas si naïve, Madame, ni si dévergondée. Ce qui me manque, je m'en passe, et voilà tout; ne m'en faites pas un mérite, non... mais une chose qu'on connaît bien pour l'avoir possédée, on n'en est jamais tout à fait privé.
- Madame Charlotte, what you are "really" missing... are you looking for it?
She smiles, her head tilted back, revealing under a dim light the underside of her pretty, short nose, her slightly chubby chin, her gapless set of teeth.
- I am not so naive Madame, not so debauched. What I am missing, I can do without, and that's all there is to it. Don't give me credit for it, no... but something which we know well from having possessed it, we are never really deprived of it.
Pour pénétrer dans ce livre, Colette nous offre la clé de sa propre expérience.
To get into this book, Colette offers us the key of her own experience.
"Je m'embarque, quand je pense à Charlotte, sur un souvenir de nuits que ni le sommeil, ni la certitude n'ont couronnées. La figure voilée d'une femme fine, désabusée, savante en tromperies, en délicatesse, convient au seuil de ce livre qui tristement parlera du plaisir."
"I set sail, when I think of Charlotte, on a sea of memories of nights when neither sleep nor certainty reigned. The veiled face of a slender lady, disillusioned, acquainted with deceit, with delicacy, is appropriate for crossing the threshold of this book which will speak sadly about pleasure."
'Les paradis artificiels' sont de mauvaises idées que l'on se fait sur la sensualité épanouie. Ce n'est pas une question de morale institutionnelle. Le pur plaisir est comme un instinct primaire infaillible. L'attrait de "ces plaisirs qu'on nomme, à la légère, physiques" -le mot est de Colette- est inexorable.
'Artificial paradises' are false ideas that we invent about liberated sensuality. It is not a question of institutional morality. Pure pleasure is a primordial, infallible instinct. The attraction of 'these pleasures which we name lightly, physical' - the word is Colette's - is inexorable.
En ce mot, l'Inexorable, je rassemble le faisceau de forces auquel nous n'avons su donner que le nom de 'sens'. Les sens? Pourquoi pas le sens? Ce serait pudique, et suffisant. Le sens : cinq autres sous-sens s'aventurent loin de lui, qui les rappelle d'une secousse, -ainsi des rubans légers et urticants, mi-herbes, mi-bras délégués par une créature sous-marine...
In this word inexorable, I bring together the array of forces to which we know only to give the name "senses". The senses? Why not the sense? It would be discrete and sufficient. Sense: five other sub senses venture away from it, and it calls them back with a jolt - like itchy light ribbons, partly like grass, partly like the tentacles deployed by an underwater creature.
Sens, seigneurs intraitables, ignorants comme les princes d'autrefois qui n'apprenaient que l'indispensable : dissimuler, haïr, commander... C'est vous pourtant que Charlotte, couchée sous la paisible nuit assagie par l'opium, tenait en échec, assignant des limites arbitraires à votre empire; mais qui donc, fût-ce Charlotte2, peut fixer vos instables frontières?...
Senses, uncompromising lords, ignorant like the princes of bygone times, who learned only that which was necessary: to conceal, to hate, to order... It is you however that Charlotte, asleep for a peaceful night, subdued by opium, used to keep in check, assigning arbitrary limits to your empire; but who then, even Charlotte, is capable of defining your unstable boundaries?...
À travers les figures de l'alcool, du donjuanisme, de l'homosexualité, ce n'est pas un livre qui tranche entre le bien et le mal, ni même entre le bon et le mauvais - on y croise un Don Juan misogyne. C'est une musique qui maintient notre conscience en éveil pour éviter qu'elle ne s'endorme sur des jugements à l'emporte-pièce3.
Through images of alcohol, of donjuanism, of homosexuality, it is not a book that takes a position between good and evil, nor even between good and bad - in it we meet a misogynous Don Juan. It is a music that maintains our conscience alert to prevent it from falling asleep in pre-molded ideas.
...le tremblement bref, l'u plaintif, l'r de glace limpide. Il n'éveillait rien en moi, sauf le besoin d'entendre encore sa résonance unique, son écho de goutte qui sourd, se détache et rejoint une eau invisible. Le mot "pur" ne m'a pas découvert son sens intelligible.
PUR ... the short explosive consonant, the doleful 'U', the crystal clear 'R'. It used to awake nothing in me, except the need to hear again its distinctive sound, its muffled echo like a drip which drops from and into invisible water. The word 'pur' has not revealed to me its true meaning.