Mai 68 : dans les usines aussi !

Reportage :  Florence Maître     Durée : 8.42
mai 2008

Mai 68 : dans les usines aussi !
  

Mai 1968. Les étudiants construisent des barricades, la jeunesse secoue une vieille France trop coincée à son goût et, on l’oublie souvent, 13 millions de salariés cessent simultanément de travailler pour obtenir des augmentations de salaires et de meilleures conditions de travail. À La Rochelle, il n’y avait pas encore d’université, mais on y a aussi fait Mai 68, comme nous le raconte cet ancien outilleur. À l’époque, il avait 24 ans. Il répond à Florence Maître.

May 1968.  Students construct barricades, the youth shake up an “old school”. France too stuck in its ways for its taste and, we often forget, 13 million salaried employees stop working all at once in order to obtain salary increases and better working conditions. In La Rochelle, the university wasn’t there yet, but they also had a “May ‘68”, as this former tool and die maker tells us.  At the time he was 24 years old. He responds to Florence Maitre.

- Je m’appelle Michel, Michel Guitton, et en 1968, j’étais le secrétaire du syndicat CGT chez ce qui s’appelait à l’époque Brissonneau & Lotz et qui s’appelle aujourd’hui Alsthom1. À l’époque, en 1968, nous devions être à peu près 1000... 1200 à 1300 salariés. Déjà, en 1968, nous avions mené une action syndicale autour du salaire, des pouvoirs d’achat, en début d’année, en janvier et février. Et 1968 est venu par les informations au niveau du mouvement étudiant. Et nous nous sommes dit : " Ben tu vois, eux aussi, ils veulent vivre mieux, dans un monde meilleur débarrassé de cette pression continuelle, etc." Et nous nous sommes reconnus, je dirais, instinctivement. On n’avait pas une analyse très très poussée de l’ensemble des revendications étudiantes, mais on s’est reconnus instinctivement au travers de ces luttes et ces manifestations pour vivre mieux. Donc on était très très éveillés.

-My name is Michel, Michel Guitton and in 1968, I was the CGT union secretary at what in those days was called Brissonneau et Lotz and which today is called Alsthom.  At that time, in 1968, there must have been about 1200... 1300 salaried employees.  Already, in 1968, we had led industrial action over pay and buying power at the beginning of the year, in January and February. And "1968" came through to us because we heard the news about the student movement, and we said to ourselves: “You see, they, too, want to live better, in a better world, to be rid of this continual pressure, etc.”  We recognised each other, I would say, instinctively.  We didn’t have a thorough analysis of what all the students’ demands were, but we recognised each other instinctively through these struggles and these demonstrations for a better life, so we were very very aware of what was going on.

Alors, ça a commencé quand ? Quand et comment ici à La Rochelle ?

So, it began when?  When and how here in La Rochelle?

- Eh bien à La Rochelle, ça a été un mouvement assez rapide dans la métallurgie à partir notamment de la grande manifestation du 13 mai. Et donc ça a commencé, on va dire, dans la première quinzaine de mai et ça s’est poursuivi -tout au moins en ce qui nous concerne-, jusque dans la première quinzaine de juin, parce que la métallurgie, qui était assez remuante socialement était, en quelque sorte, un peu punie, puisqu’ on nous disait : « Il y a eu Grenelle2, point3, et il n’y aura rien de plus que Grenelle. » Et nous, nous étions orphelins de deux satisfactions qui n’avaient pas avancé. C’était la réduction du temps de travail, 48 heures par semaine d’horaire légal, c’est-à-dire qu’il y avait aussi les heures supplémentaires, ça faisait beaucoup de travail, et sur la retraite à 60 ans nous n’avions rien obtenu.

-Well, in La Rochelle, it was a movement came fairly rapidly in the metalworking industry, beginning notably with the large demonstration on May 13th.  So it began, we’ll say, in the first fortnight in May and it continued, as far as we were concerned, until the first fortnight in June because the metalworking industry, which was quite boisterous in terms of industrial relations, was to a certain extent punished since they told us: “There was Grenelle, full stop (U.S.: "period"), and there will be nothing more than Grenelle.” And we, we were orphans in terms of two demands on which there hadn't been progress.  These were the reduction of working hours, the 48 hour working week, the legal working week that is to say, there was also overtime, which made for a lot of work; and retirement at age 60; on these issues we had obtained nothing.

Vous l’avez dit, vous avez eu d’autres mouvements de grève, c’était un secteur très actif, mais il y avait quelque chose de particulier à ce moment-là, en 68.

You said, you had other strikes, this was a very active sector, but there was something special at that moment in ’68...

- Oui, c’était un mouvement plus vaste effectivement. Fort heureusement, il n’y a pas eu qu’Alsthom ! Nos camarades des chantiers navals4 étaient également très actifs ; de la chimie ; les fonctionnaires, etc. Des corps de métiers les plus divers se sont mis en grève : les marins ! Les marins, etc. Donc, nous avions un port, à l’époque, beaucoup plus actif qu’aujourd’hui, un port de pêche mais aussi un port de commerce. Il y avait 400 dockers à La Rochelle, il y en a moins de 80, je crois maintenant. Donc tout ceci créait une ambiance très particulière, à la fois d’un calme assez exceptionnel compte tenu du peu de circulation et en même temps avec des pics d’animation extraordinaires où on se retrouvait plus d’une dizaine de milliers place de Verdun. Mais donc c’était une ville, La Rochelle, très animée et à la fois très silencieuse, quand les grands moments de rassemblements sociaux, etc. bon, étaient passés. C’est vrai que la ville connaissait des calmes parfois assez extraordinaires par rapport à aujourd’hui.

-Yes, it was indeed a larger movement.  Quite fortunately, there was not only Alsthom! Our shipyard friends were very active as well, the chemicals industry workers, the civil servants, etc.  A wide range of working professions got involved in the strike... The sailors! The sailors, etc... We had a port, at the time much more active than today, a fishing port but also a commercial port. There were 400 dock workers at La Rochelle.  There are less than 80, I believe, now. Therefore, all of this created a very distinctive environment: at the same time a calm that was rather remarkable, when you bear in mind how little traffic was circulating, and at the same time, extraordinary peaks of activity where you’d find some ten thousand people in Verdun Square. So therefore, it was a city, La Rochelle, that was very alive and at the same time very quiet when the large gatherings of industrial demonstrations were over. It’s true that the city knew moments of calm sometimes rather extraordinary compared with today.

Est-ce qu’il y avait des gens qui réagissaient mal à ces choses-là, qui venaient vous dire que vous feriez mieux d’aller travailler? Je ne sais pas. Des choses comme ça. Est-ce que vous avez été confrontés à des situations comme ça ?

Were there people who reacted badly to these things, who came to tell you: “You would do better to go to work!”  I don’t know, things like that. Were you confronted with situations like that?

- Bien sûr, comme partout. Par exemple, il y avait des piquets de grève de temps à autre qui pouvaient être agressés par des jets de pierre ou de boule de pétanque par, ce que nous appelions et qu’on appelle toujours aujourd’hui, des gens d’extrême droit, bon. Ça n’a jamais été bien loin, mais il y a eu quelques petits moments comme ça un peu plus chauds. Il y a eu une manifestation antigréviste, de gens se revendiquant du gaullisme et qui s’étaient rassemblés à La Rochelle, place de Verdun, avec une manifestation plus symbolique qu’autre chose et que nous avions été voir par curiosité. Bon, il y a bien eu quelques noms d’oiseaux5 d’échangés mais pas grand-chose, pas grand-chose ; d’autant que on reconnaissait, qui6 un commerçant de son quartier, qui... « Tiens, ah ben je ne savais pas qu’il aurait été là ». Enfin, bon, ça n’avait pas été très méchant. Par contre, il y avait parfois beaucoup plus de tension liée à des questions du quotidien. Par exemple, le carburant. C’était à la Bourse du Travail qu’on donnait des bons pour avoir de l’essence pour les gens qui en avaient le plus besoin et notamment, bien sûr, les gens du corps sanitaire, pour l’essentiel. C’était assez amusant, c’était assez amusant. C’était une sorte de 'pouvoir', il ne faut pas dire ça parce que ce ne serait pas juste, on n’a jamais cherché à avoir un pouvoir particulier, mais de responsabilité de fournir un minimum à la société rochelaise, quoi. C’était assez amusant de voir ça. Et puis, ma foi, l’ambiance dans l’ensemble a été quand même plutôt, je dirais, sereine. La Rochelle n’a pas connu d’événement grave. Elle a connu quelques mouvements un peu chauds mais pas d’événement grave.

-Of course, like everywhere.  For example, there were picket lines that at one time or another could be attacked by rocks or petanque balls being thrown at them, by those whom we called and still call today, people from the extreme right.  It never went very far, but there were some little moments like that which were a bit heated.  There was an anti-strike demonstration from people claiming to be Gaullists who got together in La Rochelle at Verdun Square with a demonstration that was more symbolic than anything else, and that we went to see out of curiosity.  So, there was some name-calling, but nothing much, nothing much; all the more so because we'd recognise someone who was a shopkeeper in our neighbourhood, someone else who was... “Hey, well, I didn’t know that he would have been here.”  Well, it was never very cruel.  On the other hand, there was sometimes much more tension tied to routine questions, for example, fuel.  It was at the labour exchange (unemployment office) that they gave out fuel vouchers for those who were most in need of them, and notably of course, people from the health services, for essential services mainly.  It was rather amusing, it was rather amusing...it was a sort of...power.  We mustn’t say that because it wouldn’t be fair.  We never looked to have any special power, but the responsibility of providing a minimum to the people of La Rochelle...  It was rather amusing to see that and then, well, the atmosphere as a whole was nevertheless rather serene, I’d say.  La Rochelle did not experience any serious incidents.  It experienced some exchanges that were a bit heated but no major incident.

Est-ce qu’on parlait entre... Est-ce que vous parliez entre vous des événements qui avaient lieu à Paris ? Je pense évidemment aux événements étudiants.

Did you talk about...Did you talk among yourselves about the events which took place in Paris?  I’m thinking of course about the student movement.

- C’est vrai qu’il y avait un certain décalage entre certaines revendications étudiantes, certains mots d’ordre, certains rassemblements comme à Charléty7 ou autre où on parlait d’autogestion, de gestion nouvelle, de choses comme ça, qui pour les salariés n’étaient pas automatiquement le plus urgent. La classe ouvrière dans sa masse a fait grève en 68 pour vivre mieux, au niveau du casse-croûte, c’est-à-dire d'avoir davantage de sous, au niveau du temps de travail, de la retraite, etc. Donc on était taxés un peu « d’alimentaires », quoi, par un certain nombre de responsables du monde étudiant. Ils venaient nous voir8 à la porte des entreprises, voire8 distribuer des tracts, en nous qualifiant « d’alimentaires » et qu’on ferait mieux de se préoccuper de l’autogestion ou de la cogestion que de ce qu’on faisait. Alors, bon, il y avait des décalages. Ça nous faisait plutôt plaisir de voir la jeunesse se bouger et puis de faire en sorte qu’elle souhaitait de vivre mieux que nous-mêmes ou que nos parents avaient pu vivre. Ce qui s’est passé, jusqu’à aujourd’hui où, malheureusement aujourd'hui on a plutôt aujourd'hui un mouvement inverse.

-It’s true that there was somewhat of a gap between some student demands, some of their rallying calls, some gatherings like that at Charléty or others when they talked of self-management, of new forms of management, things like that, which for salaried employees weren't necessarily the most pressing issues.  The working class went out on strike in masses in ‘68 for a better life, in terms of its daily bread, that is say, to have more money, in terms of working hours, of retirement, etc.  So, we were accused of being too “bread and butter” by some leaders in the student world. They came to see us at the gates of our workplaces, or even to distribute pamphlets which described us as “too concerned with bread and butter issues” and that we would do better to be concerned with self-management or co-management than with what we were doing.  So, well, there were differences.  It rather pleased us to see the youth getting active and then acting in such a way that they would have  a better life than we had or than our parents had been able to have.  That’s what’s happened until today, when unfortunately, we have rather a movement in the opposite direction.

Quel regard est-ce que vous portez sur la situation actuelle ? On voit les lycéens dans la rue ; on fait tout le temps référence à 68, etc. Bon, il n’y aura pas forcément d’autre mai 68, mais est-ce que vous sentez parfois des choses qui vous font penser effectivement à ce qui a précédé ce mouvement ?

What view do you take on the current situation? We see the high school students in the streets, we’re making reference all the time to ’68, etc. Okay, there will not necessarily be another May ’68, but do you sometimes sense things that indeed make you think about what preceded this movement?

- Tout à fait. Nous sommes dans une situation où tous les ingrédients sont réunis pour que les couches sociales les plus larges se mettent en mouvement. En 68, nous avions un cumul de situations. Je vous le disais tout à l’heure : les bas salaires, les 48 heures, le travail horaire9 et non-pas mensuel, etc. Bien. Aujourd’hui, il y a un certain nombre de situations qui ne sont pas automatiquement les mêmes mais qui posent les mêmes jalons : la précarité, le sous-emploi, les bas salaires ; les gens payés au SMIC100 sont quand même excessivement nombreux. Et le SMIC aujourd’hui, on ne peut quand même pas dire qu’on est nabab parce qu’on vit avec un SMIC. Il y a les reculs de la protection sociale qui, en ce moment, sont également un des thèmes forts, etc. Tout comme, avant 68, les ordonnances du général de Gaulle avaient mobilisé de façon extraordinaire sur la protection sociale. Quand on regarde tout ce qui se passe autour des banques, aujourd’hui, ça rajoute en crispation, en mécontentement voire en colère. Il y a vraiment aujourd’hui, oui, des éléments objectifs, comme l’on dit de façon savante, pour qu’il y ait un grand mouvement. J’entendais ce matin également à la radio que les salariés sans papiers -je dis bien 'les salariés' sans papiers- se mettent en grève. C’est extraordinaire, incroyable. Des gens dont l’objet est de survivre mais en se cachant puisqu’il ne faut pas qu’on sache, qui, d’un seul coup, viennent sur le devant de la scène sociale. C’est extraordinaire de représentativité d’un trop-plein.

-Absolutely.  We’re in a situation where all of the elements are in place for the largest social strata to move into action.  In ’68 we had an accumulation of factors, which I mentioned earlier: low wages, 48 hours, hourly pay and not monthly, etc. Well, today there are a certain number of situations, which are not necessarily the same but which prepare the ground for it: job insecurity, underemployment, low wages.  There are far too many people who are paid minimum wage.  And with the minimum wage today, you certainly can't claim to be in the jet set when you live on the minimum wage.  There is a decline in the social welfare system which, currently, is one of the hot topics as well, etc. Just like before ’68, General De Gaulle's order had mobilised people in an extraordinary way on social welfare issues.  When you see all that’s happening around the banks today, that adds tension, discontentment, even anger.  There are today really, yes, the objective conditions, as one would say in a scholarly manner, for there to be a large movement.  I was hearing this morning the same thing on the radio about illegal immigrant workers going on strike.  I am really telling you that illegal immigrant workers are going on strike.  It’s extraordinary, unbelievable.  People whose objective is to survive, but in hiding, since you mustn’t know who they are, all of a sudden, take centre stage.  It’s an extraordinary example of a situation that's in overflow.

1. Alsthom - Alsthom construit le TGV et l’AGV
2. Grenelle - c'est le nom de la rue où se trouvait le Ministère du Travail où des accords professionnels ont été négociés à l’époque. Ce mot signifie aujourd’hui une grande réunion autour d’un thème (ex : le Grenelle de l’environnement en 2007)
3. point - C'est normalement un signe de ponctuation qui indique la fin d'une phrase. On utilise le mot dans la conversation pour indiquer que les négociations sont définitivement terminées, que le sujet est clos.
4. navals - 'naval' est un des rares masculins singuliers en -al qui n'a pas son masculin pluriel en -aux
5. quelques noms d’oiseaux - Familièrement on appelle un nom d'oiseau une insulte. 'Traiter quelqu'un de tous les noms d'oiseaux', c'est l'injurier, l'insulter.
6. qui - 'qui' est ici un pronom indéfini signifiant 'quelqu'un', 'une personne'. Une personne reconnaissait un commerçant de son quartier, une autre personne reconnaissait un voisin.
7. Charléty - c'est le nom d'un stade parisien
8. voir / voire - Distinguer le verbe 'voir' et l'adverbe 'voire' qui signifie 'et même'
9. le travail horaire - Avant 1968, les ouvriers étaient en majorité payés à l’heure de travail et donc à la journée. Le salaire mensuel pour les ouvriers est un acquis de mai 68
10. les gens payés au SMIC - C'est le salaire minimum d’insertion interprofessionnel de croissance, le salaire minimum en France. Indexé sur la croissance économique, c’est aussi un acquis de mai 68. Il correspond à un peu moins de 1000 € net aujourd’hui.