Être une femme en France

Reportage : Cécile Mathy     Durée : 7,44
avril 2008
Être une femme en France

Manifestation à Paris, le 8 mars 2008 à l'occasion de la journée de la femme. Photo (c) Lydia Chenal

  

Qu'est-ce qu'être une femme en France ? La question est vaste et pour tenter d'y répondre on peut se pencher sur la condition des femmes dans le monde du travail. Les inégalités salariales perdurent, les femmes sont aussi majoritaires dans les emplois précaires. Reportage de Cécile Mathy

What does it mean to be a woman in France? It’s a huge question, and in attempting to answer it, much depends on looking at women’s conditions in the working world. Inequalities in salary persist, and women are in the majority in insecure jobs as well. Reporting by Cécile Mathy.

Dans le monde professionnel, la femme est loin d'être l'égale de l'homme. L'écart mensuel de salaire entre les deux sexes est de l'ordre de 25%. Hamida Ben Sadia est membre de La Ligue des droits de l'Homme. In the professional world, women are far from being equal to men. The monthly salary gap between the two sexes amounts to 25%. Hamida Ben Sadia is a member of the League of Human Rights.
- 80% des emplois précaires sont des emplois occupés par des femmes, ce qui déjà démontre bien qu'il y a un vrai problème, quoi, parce que ça veut dire des salaires très réduits, des difficultés de garde d'enfants et des conditions de vie absolument tendues vers la précarité. Deuxième problème, donc1, l'égalité salariale : aujourd'hui les femmes gagnent moins, à poste égal, à niveau de diplôme égal, les femmes en France gagnent toujours moins que les hommes et c'est absolument, là aussi, scandaleux. Plusieurs lois ont été votées. Aujourd'hui on est sur une non-application de ces lois. Donc on se demande ce qu'il faudrait faire. Peut-être que les amendes2 pourraient régler ce problème. Néanmoins quand on voit déjà les amendes payées par les partis politiques sur les listes non paritaires, bon, j'imagine que des grosses entreprises, ça leur posera pas beaucoup de problèmes de payer toujours moins leurs femmes et de payer une amende forfaitaire sur cette inégalité de traitement. - Eighty per cent of insecure jobs are filled by women, which immediately shows that there’s a real problem because that means very low wages, difficulties with child care, and really stretched living conditions verging on the precarious. The second problem, therefore, is pay parity : today, in the same job with the same education, women in France are still earning less than men, and that, too, is completely outrageous. Several laws have been voted. Today we are certain they're not being implemented. So we’re wondering what we must do. Perhaps fines could solve the problem? Regardless, when you see the fines already being paid by political parties with unequal representation, well, I imagine that for large companies it won’t be a big problem always to pay women less and to pay a fixed fine for the unequal treatment.
Actuellement les inégalités salariales sont considérées comme des discriminations. Elles sont passibles en théorie de trois ans d'emprisonnement et de 4500 euros d'amende, mais en fait très peu de femmes portent l'affaire devant les tribunaux. Cinq millions d'actifs en France sont à temps partiel aujourd'hui et parmi eux 82% de femmes, des contrats de travail à temps partiel subis, c'est le cas par exemple des caissières dans les grands magasins. Currently, inequalities in salary are considered discrimination. In theory, they are punishable by three years in prison and a fine of 4,500 euros, but in fact, very few women bring cases to court. Five million workers today in France are part-time and among them 82% are women, subjected to part-time work contracts. This is the case, for example, with cashiers in department stores.
Isabelle a 42 ans, elle est journaliste. Pendant dix ans elle travaillait à mi-temps, mais c'était son choix, un choix pas toujours facile à assumer car la moitié des salariés à temps partiel gagne moins de 760 euros par mois. Isabelle, who’s 42, is a journalist. For 10 years she worked part-time, but it was her choice, a choice not always easy to accept because half of part-time wage earners make less than 760 euros a month.
- Comme tous les choix il a ses bons côtés et il y a les revers. Donc ça veut dire faire la croix effectivement sur une certaine ambition professionnelle mais on ne peut pas avoir le beurre et l'argent du beurre donc forcément il faut accepter ça. Et puis le regard des autres aussi change. C'est ça qui est assez difficile en fait quand on commence le temps partiel. C'est que, en tant que femme on se dit, être mère ça ne va rien changer et même si ça ne change rien pour nous en fait le regard des gens change sur nous parce que comme on est mère on est forcément moins disponible. C'est des a priori qui restent, ça encore. Je le sentais, par exemple, il y avait un poste que j'ambitionnais, mais comme j'étais en fait... je revenais de congés de maternité, je l'ai pas eu. Alors, on peut toujours donner les arguments qu'on veut mais moi j'ai quand même un petit peu senti que c'était aussi dû à mon statut de mère, et j'étais heureusement dans une équipe où ça se passait bien. Malheureusement c'est pas toujours le cas. La difficulté quand on est femme active, mère de famille, c'est qu’on cumule toutes les casquettes, et que, ben, on finit une journée et on en commence une autre. Donc voilà, c'est un choix de se dire, bon, je prends du temps pour ma vie personnelle, les enfants grandissent vite et je ne veux pas rater ces moments-là. Moi, ma hantise, c'était que mes enfants me disent un jour: "De toute façon t'étais jamais là. On pouvait jamais te parler." -As it is with all choices, there are both good and bad sides. So, that means crossing out some professional ambitions, but you can’t have your cake and eat it too, so you have to accept that. And then, people’s opinions change, and in fact, that’s fairly difficult when you begin part-time. It’s that, as a woman, you say to yourself, ‘Being a mother won’t change anything,’ and even if it doesn’t change anything for us, the truth is, people’s opinions of us change because as a mother, you’re most likely not as available. It’s these assumptions that still remain. For instance, there was this job that I was aiming for, that I felt I was made for. I was coming back from maternity leave, and I didn’t get it. They can always give you the reasons they want, but anyhow, I felt a bit like it was due to my status as a mother, and I was fortunate enough to be on a team where it was going well, which unfortunately is not always the case. The challenge is that when you’re a working woman and a mother of a family, you’re wearing a lot of hats, so that you finish one job and then start another. So, it’s a choice you make to say, ‘Okay, I’m going to take some time for my personal life. My kids are growing up quickly, and I don’t want to miss these moments.’ For me, what I would dread would be to hear my kids say to me one day: ‘Anyhow, you were never there. We could never talk to you.’
Les femmes sont très peu nombreuses à des postes d'encadrement. Au sein des sociétés du CAC 40 -les 40 plus grands groupes français côtés en bourse- les femmes ne représentent que 7% des effectifs. Mais le tableau n'est pas complètement noir. Certaines femmes réussissent et même dans des métiers d'hommes. Aujourd'hui 25% des ingénieurs sont des femmes. Dominique Verrien est l'une d'entre elles. Elle a créé une entreprise dans le secteur du bâtiment. There are very few women in management positions. Within the companies which make up the CAC 40, the 40 largest French stocks listed on the stock exchange, women represent only 7% of the workforce. But the picture is not entirely bleak. Some women are succeeding and even in professions traditionally held by men. Today, 25% of engineers are women. Dominique Verrien is among them. She started a business in the construction industry.
- Moi, j'ai pas rencontré de difficultés, en fait. Ça faisait l'exception qui confirmait la règle en fait donc je tombais souvent chez des clients qui étaient plutôt machos, mais bon, je sais pas, ça passait bien et après au contraire ils me confiaient d'autres choses. En plus j'étais toujours jeune, la première fois que j'ai monté mon bureau d'études j'avais 28 ans, donc ils avaient l'impression qu'ils faisaient quelque chose, voilà, qu'ils m'aidaient et puis après une relation de confiance s'est établie et puis ensuite, ben, c'est plus un problème de compétences et le fait d'être une femme s'est complètement effacé. On m'a fait barrage au tout départ parce que j'ai commencé en rentrant chez Colas, donc dans une société de travaux publics, et là j'avais demandé à aller dans le sud de la France. Et cette région-là, non seulement ils ont pas voulu m'embaucher mais ils n'ont pas voulu me rencontrer au prétexte qu'ils ne voulaient pas embaucher de femme. J'ai rencontré aussi sur un chantier - là c'était un chantier de bâtiment - dans les chantiers de bâtiment il y a souvent un mousse, qui est un des ouvriers mais qui est dédié à la cuisine, pour faire la cuisine pour tout le monde le midi et le mousse ne voulait pas me faire la cuisine, parce que j'étais une femme et il ne voulait pas faire la cuisine à une femme. Au niveau des grandes entreprises ça a plutôt bien évolué, au niveau des PME, c'est plus difficile, parce qu'il y a un système de fonctionnement qui fait qu'il faut qu'on soit très présent et c'est vrai que les contraintes liées aux enfants, les contraintes liées aux congés maternité -même si ça se prépare- sont souvent pénalisantes dans la carrière d'une femme. C'est peut-être au niveau de l'école où on n'agit pas assez pour casser toutes ces images, quoi. Quand on voit encore sur les livres des enfants que la petite fille va aider la maman à la cuisine et le petit garçon, le papa à la mécanique, je pense que ça participe effectivement du fait qu’on se prépare à des rôles ensuite. - I actually didn’t meet with any difficulties, which is the exception that proves the rule, in fact. I would often come across customers, who were rather macho, but well, I don’t know, it went okay, and then later on, it was the opposite. They would entrust me with more things. What’s more, I was still young when I first opened my practice at the age of 28, so they had the impression that they were doing something to help me. Later on, a relationship of trust was established. After that, well, the question of competence was no longer there, and the fact that I was a woman was completely erased. Right at the start [of my working life] I found my way blocked because I began with Colas, a civil engineering company, and I had asked to go to the south of France. And in that region, not only did they not want to hire me, but they didn’t even want to meet me under the pretext that they didn’t want to hire a woman. I also met on a site - there it was a construction site - and on construction sites there’s often an apprentice who is one of the workers but who’s devoted to the cooking, and who cooks for everyone at noon, and the apprentice didn’t want to cook for me because I was a woman, and he didn’t want to cook for a woman. With big companies, things have developed rather well, but with small and mid-sized companies, it’s more difficult because there’s a working protocol which demands that you be present, and it’s true that the constraints associated with having children and the constraints associated with maternity leave, even if you prepare well for it, are often black marks on a woman’s career. It’s perhaps at the school level where we’re not doing enough to break these notions. When you’re still seeing children’s books where the little girl is helping mom in the kitchen, and the little boy is helping dad in the garage, I think that most definitely contributes to the fact that we’re preparing for these roles later on.
Et justement en Bourgogne, une étude est menée dans une vingtaine de collèges et de lycées de la région. 1600 élèves ont déjà été interrogés sur leur ressenti concernant l'égalité homme/femme. Le constat n'est pas très brillant. C'est Christine Burtin-Lauthe qui coordonne cette enquête. Les élèves sont influencés par les médias, et la femme n'y est pas nécessairement bien représentée. Just recently in Burgundy, a study was conducted in about twenty middle and high schools in the area. Sixteen hundred students have already been questioned about their feelings towards equality between men and women. The report is not too good. Christine Burtin-Lauthe is coordinating the research. Students are influenced by the media, and women are not necessarily well represented.
- L'image est toujours d'une femme-objet, d'une femme, ils disent même "morceau de viande" et ils utilisent les termes qui sont "pute" et "salope". Ça, ça nous questionne, ça doit nous interpeller et ça doit nous poser des questions par rapport à cette égalité qu'on essaie d'avoir. C'est une révolution inachevée. Si on a pensé que dans les années 70 on allait changer le monde et changer les rapports homme-femme, aujourd'hui, le constat, c'est qu’il y a encore beaucoup à faire et que même parfois il y a une régression. Donc les garçons se remettent dans cette image de l'homme viril qui amène "la tune", comme ils disent, et qui est le maître et puis les jeunes filles se retrouvent dans une situation de soumission et donc de dépendance alors qu'elles pourraient complètement dans notre société aller vers des emplois beaucoup plus larges, beaucoup plus ouverts. La majorité des femmes, on les retrouve dans dix secteurs d'activités sur plus de 80. Ce qui veut dire que quand elles sont sur dix secteurs d'activités - qui sont surtout du tertiaire - elles se font concurrence entre elles, et donc... Alors que si elles élargissaient l'éventail et si nous leur offrions aussi la possibilité et l'information pour aller vers d'autres secteurs qui sont tout à fait ouverts à elles - il n'y a pas besoin d'être maçonne, il y a beaucoup d'autres secteurs , l'informatique par exemple où on ne les retrouve pas- eh bien, on leur donnerait la possibilité d'avoir un vrai salaire. Un salaire qui leur donne3 l'autonomie, qui leur donne une vraie place dans la société et qui leur permette3 aussi de faire le choix de rester, d'avoir des enfants et de continuer à travailler. - The image is always that of a woman being regarded as an object, they even describe women as "pieces of meat" and use terms such as "slut" and "bitch". That, that makes us question, that should make us think, and that should cause us to ask questions regarding this equality that we’re trying to achieve. It’s an unfinished revolution. If we thought that in the 70s we were going to change the world and change relations between men and women, today the report shows that there is still a lot to do, and that sometimes there is even a regression. So, the boys revert back to this image of the macho man who brings home the bacon, as they say, and who is the master, and then the young girls find themselves in a position of submission and thus dependence, when they absolutely could have a wider range of jobs, much more choice. The majority of women are found in ten sectors out of more than 80. This means that because they’re in ten sectors - which are mainly part of the service sector - they’re competing with each other. Whereas if they were to broaden their horizons and if we offered them also the opportunity and the resources to go into other sectors, which are wide open to them, they wouldn’t need to be labourers. There are a lot of other sectors, information technology, for example, where we don’t find women, and which would give them the opportunity to earn a good salary. A salary which would give them independence, which would give them a real place in society and which would allow them the choice to stay, to have children, and to continue working.
Tout se joue en fait à la maison. La répartition des rôles et des tâches ménagères en dit long sur l'égalité homme-femme. All of this plays out in the home. The dividing up of duties and household chores says a lot about equality between men and women.
- La répartition des tâches entre hommes et femmes dans la sphère domestique n'a évolué que de très très très peu. Les hommes en 15-20 ans n'ont augmenté leurs tâches ménagères journalières que de huit minutes et les femmes, elles, n'ont gagné qu'une minute de temps pour elles. - Dividing up chores between men and women in the domestic realm has advanced only a tiny, tiny, tiny bit. Men between the ages of 15-20 have only increased their time spent on daily household chores by eight minutes, whereas women have only gained one extra minute in terms of time for themselves.
Et la pression sociale est forte, comme en témoigne Sandrine, elle est chargée d'accueil. The social pressure is strong, as testifies Sandrine, a receptionist.
- C'est comme s’il fallait rentrer dans un moule, par exemple à partir de 30 ans : les enfants, le mariage, il faut être dans un cadre donc c'est pas toujours facile. Dans mon entourage on me dit : "ah t'es pas encore mariée, à 30 ans !" C'est pas toujours facile à accepter parce que bon je suis libre donc on fait ce qu'on a envie de faire, moi je dis il n'y a pas d'obligations, c'est pas parce qu'on arrive à un certain âge qu'il faut rentrer dans un cadre. - It’s as if we have to go back into a pre-defined role. For example, from 30 on, it’s children, marriage. You have to fit into this framework, so it’s not always easy. In my circle, people will say to me, ‘Oh, you’re 30 and still not married!’ It’s not always easy to accept because, okay, I’m free, so you can do what you want to do, I’d say that there’s no obligations, it’s not because you reach a certain age that you have to fit into a set role.
Une étude menée auprès de cadres dirigeants, des hommes cette fois, âgés de 30 à 40 ans, relève tout de même une évolution des mentalités et des comportements. "La paternité a muté" selon le cabinet Équilibre, auteur du rapport. Les hommes s'investissent de plus en plus dans l'ensemble des activités parentales et aménagent leur temps de travail pour garder leurs enfants par exemple. Une réalité pour les salariés de grands groupes, mais dans les petites entreprises les rôles traditionnels attribués aux deux sexes ont la peau dure. A study conducted with executives, men this time, from 30-40 years old, showed nonetheless a change in mindsets and behaviours. "Paternity has shifted" according to the firm Equilibre, which did the report. Men are contributing more and more to overall parental activities and adjust their work schedules to keep the children, for example. A reality for salaried employees in large companies, but in small companies the traditional roles held by the two sexes die hard.
1. donc - Remarquez ce 'donc' qui n'a pas la fonction d'introduire une conséquence mais plutôt de faire le point, de reprendre le fil des idées dans une réflexion.
2. les amendes - Une amende est une pénalité, pour amender -perfectionner, réinsérer- une personne en faute. Une amande est un fruit sec.
3. Un salaire qui leur donne ... et qui leur permette - Ce sont des subjonctifs. Le subjonctif ici est justifié comme une possibilité. Si l'on utilisait l'indicatif 'une amende qui leur donne et qui leur permet' on exprimerait une réalité. Mais ici, on veut conserver la nuance d'espoir, de possibilité.