Lire: J.M.G Le Clézio

Reportage : Françoise Le Roux     Durée : 9.25
avril 2008
Lire: J.M.G Le Clézio
  

Jean-Marie Gustave Le Clézio est né dans une famille dont les origines sont à la fois de Bretagne en France, de Grande Bretagne et de l'île Maurice. Né en 1940, il publie son premier roman 'Le Procès-verbal' à vingt-trois ans et reçoit le prix Renaudot. En 1980, il publie 'Désert', l'épopée d'une jeune descendante de touaregs, considérée comme son chef d' oeuvre. Le Clézio a également écrit des essais sur plusieurs civilisations nomades dont il a partagé l'existence (Indiens de Panama, Berbères du Maroc). Auteur d'une trentaine d'ouvrages, il est considéré comme un écrivain majeur, étudié dans les manuels scolaires. Ses livres expriment les beautés de la communication entre les êtres.

Jean-Marie Gustave Le Clézio was born into a family originating from Brittany, France, Great Britain, and Mauritius Island. Born in 1940, he published his first novel The Deposition at the age of 23 for which he received the Renaudot award. In 1980, he published Desert, the saga of a young woman who was a descendant of the Tuareg. It's considered his best work. Le Clézio has also written essays about several nomadic civilizations with which he shared experiences (Panamanian Indians, Moroccan Berbers). Author of about thirty works, he is considered to be a major author who is studied in school textbooks. His books express the beauty of communication between people.

Il décrit une méthode d'écriture idéale pour lui:

He describes his ideal writing method:

-Voici ce qu'il faut faire: il faut partir pour la campagne, comme un peintre du dimanche1, avec une grande feuille de papier et un stylo. Choisir un endroit désert, dans une vallée encastrée entre les montagnes, s'asseoir sur un rocher et regarder longtemps autour de soi. Et puis, quand on a bien regardé, il faut prendre la feuille de papier, et dessiner avec les mots ce qu'on a vu.

-Here's what you have to do: You have to leave for the countryside, as an amateur painter would do, with a big piece of paper and a pen. Choose a desert setting, in a valley embedded between the mountains. Sit on a rock and take a good, long look around. Then, once you have really looked around, take your piece of paper and draw with words what you have seen.

C'est un bonheur de parcourir le monde sur les traces de Le Clézio. Il nous entraîne au coeur des paysages, dans la sensualité des couleurs, des senteurs. À travers son propre regard, nous sommes touchés par une sorte de grâce appelée 'la communication' : « Je n'ai jamais cherché que cela2 en écrivant : communiquer avec les autres » dit-il.

It's a pleasure to travel the world in the footsteps of Le Clézio. He leads us into the heart of the countryside, into the sensuality of colours and scents. Through his eyes, we are touched by a sort of elegance called "communication". "I never looked for anything but that in writing: to communicate with others," he says.

Sa profonde compréhension des peuples et des langues dans le monde ne l'éloigne cependant pas de la langue française.

His profound understanding of the world's peoples and languages does not separate him from the French language.

-Pour moi qui suis un îlien, quelqu'un d'un bord de mer qui regarde passer les cargos, qui traîne les pieds sur les ports, comme un homme qui marche le long d'un boulevard et qui ne peut être ni d'un quartier ni d'une ville, mais de tous les quartiers et de toutes les villes, la langue française est mon seul pays, le seul lieu où j'habite.

-For me, as an islander, as someone who's at the edge of the sea watching the freighters pass, who's hanging around the ports, like a man who walks along a boulevard who is neither from one neighbourhood nor one city, but is from all the neighbourhoods and all the cities, the French language is my only country, the only place where I live.

La vie nomade, volontaire ou non, n'est pas synonyme de déracinement. Ses racines, Le Clézio comprend qu'on les porte en soi-même.

The nomadic life, voluntary or not, is not synonymous with detaching from one's roots. Le Clézio understands that we carry our roots within.

Le Chercheur d'or

The Gold Seeker

C'est un roman publié en 1985. Le Clézio s'inspire de la vie de son grand-père paternel, à l'île Maurice au dix-neuvième siècle. Il y intègre un grand rêve de chasse au trésor, lequel prend la forme d'un parcours initiatique, d'une sorte d'Odyssée.

This novel was published in 1985. Le Clézio draws inspiration from the life of his paternal grandfather on Mauritius Island in the 19th century. He integrates within it a big dream of a treasure hunt, which takes shape as a test of manhood, a sort of Odyssey.

Tout commence dans l'enfance d'Alexis, l'enfant dont le père est en grandes difficultés financières, dont la mère est malade, dont la soeur aînée, Laure, qu'il aime tendrement, mène une vie triste. La misère s'aggrave brusquement à la suite d'un ouragan. La maison est submergée par les flots. Puis le père meurt en laissant à Alexis pour tout héritage un espoir insensé: le plan du trésor d'un fameux corsaire. Alors Alexis partira "pour arrêter le rêve, pour que la vie commence."

It all begins in Alexis' childhood. He's a child whose father is in great financial difficulty, whose mother is sick, whose older sister, Laure, whom he loves dearly, leads a depressing life. Their distress suddenly worsens following a hurricane. The house is submerged in water. Then, the father dies, leaving Alexis with a nonsensical hope as his only inheritance: a treasure map of a famous corsair. So, Alexis leaves "to end the dream, so that life can begin."

Au commencement du roman, c'est le paradis, la vie sauvage bercée par le bruit des vagues. L'écriture est sublime.

At the beginning of the novel, it's paradise, a life in the wild cradled by the sound of the waves. The writing is superb.

-Du plus loin que je me souvienne3, j'ai entendu la mer. Mêlé au vent dans les aiguilles des filaos, au vent qui ne cesse pas, même lorsqu'on s'éloigne des rivages et qu'on s'avance à travers les champs de cannes, c'est ce bruit qui a bercé mon enfance. Je l'entends maintenant, au plus profond de moi, je l'emporte partout où je vais. Le bruit lent, inlassable, des vagues qui se brisent au loin sur la barrière de corail, et qui viennent mourir sur le sable de la Rivière Noire. Pas un jour sans que j'aille à la mer, pas une nuit sans que je m'éveille, le dos mouillé de sueur, assis dans mon lit de camp, écartant la moustiquaire et cherchant à percevoir la marée, inquiet, plein d'un désir que je ne comprends pas.

-As far back as I can remember I could hear sound of the ocean. Intermingling with the wind through the needles of the filaos trees, a wind which didn't stop, even when you were far from the shore, and you walked towards the cane fields. This sound cradled my childhood. I hear it now, deep inside of me, and I take it wherever I go. The slow, unremitting sound of the waves in the distance, which break against the coral reef and have as their final resting place the sands of Black River. Not a day went by that I didn't go to the sea, not a night went by that I wouldn't awake, my back wet with sweat, sitting in my camp bed, pushing aside the mosquito net, trying to make out the ocean, feeling anxious and filled with a desire which I didn't understand.

- Je pense à elle comme à une personne humaine, et dans l'obscurité, tous mes sens sont en éveil pour mieux l'entendre arriver, pour mieux la recevoir. Les vagues géantes bondissent par-dessus les récifs, s'écroulent dans le lagon, et le bruit fait vibrer la terre et l'air comme une chaudière. Je l'entends, elle bouge, elle respire.

- I think of her like a real person, and in the darkness, all of my senses are awakened to hear her arriving, to better receive her. Huge waves pouncing over the reefs, collapsing in the lagoon, a sound which makes the earth and air vibrate like a boiler. I hear it, it moves, it breathes.

Porté par la sensualité qui l'unit aux éléments, Alexis fait corps avec la nature. Comme Ulysse, il fait un long voyage peuplé de rencontres tantôt merveilleuses, tantôt monstrueuses, qui contribuent à lui révéler la force et la pureté de son coeur.

Led by the sensuality which unites him to the elements, Alexis is at one with nature. Like Ulysses, he takes a long voyage filled with encounters, sometimes wonderful, sometimes hideous, which contribute in revealing to him the strength and the purity of his heart.

Alexis obéit à la rigueur protectrice de son père dans un pays colonisé par les Blancs, où le racisme est ordinaire. Il se lie d'amitié, malgré tout, avec un enfant noir, Denis, un peu plus âgé que lui. Les interdictions paternelles ne l'empêchent pas de quitter la maison de bonne heure, pour suivre son ami Denis des journées entières, lorsque sa mère, cultivée, intelligente et douce, est trop malade pour lui faire la classe.

Alexis obeys his father's strict and protective authority in a country colonized by whites, where racism is commonplace. Despite it all, he makes friends with a black boy, Denis, who's a little older than he. His parents' restrictions don't keep him from leaving the house early to follow his friend Denis all day long, while his mother, cultivated, intelligent, and gentle, is too ill to teach him.

- Les leçons de Denis sont les plus belles. Il m'enseigne le ciel, la mer, les cavernes au pied des montagnes, les champs en friches où nous courons ensemble, cet été-là, entre les pyramides noires des murailles créoles. Parfois, nous partons dès l'aube, alors que les sommets des montagnes sont encore pris dans la brume, et que la mer basse, au loin, expose ses récifs. Nous passons à travers les plantations d'aloès, le long d'étroits chemins silencieux. Denis marche devant, je vois sa haute silhouette fine et souple qui avance comme en dansant.

-Denis' lessons are the most beautiful. He teaches me about the sky, the sea, the caverns at the foot of the mountains, the uncultivated fields where we run together in the summer between the black pyramids of the Creole walls. Sometimes we leave at dawn while the mountain tops are still covered with mist, and while the sea's low tide reveals its reefs from afar. We cross through the aloe fields, along the narrow, quiet paths. Denis walks in front. I see his tall silhouette, thin and flexible, which moves forward as if he were dancing.

Plus loin, Alexis rencontre Ouma, la compagne des jours arides. Elle lui apprend à pêcher, à faire du feu, à aimer, à partir sans se retourner.

Later on, Alexis meets Ouma, a friend on barren days. She teaches him how to fish, to build a fire, to love, and to leave without turning back.

- Souple et rapide comme un animal, elle glisse entre les buissons, elle saute de roche en roche au fond de la vallée. Debout à côté du vieux tamarinier, je la vois un moment encore, escaladant le flanc de la colline, pareille à un cabri sauvage. Elle ne se retourne pas, ne s'arrête pas. Elle marche vers la montagne, vers le mont Lubin, elle disparaît dans l'ombre qui couvre les pentes de l'ouest. J'entends battre mon coeur, mes pensées bougent lentement. La solitude revient dans l'Anse aux Anglais, plus effrayante. Assis près de mon campement, tourné vers le couchant, je regarde les ombres qui avancent. Alors ces jours-là me conduisent plus loin encore dans mon rêve. Ce que je cherche m'apparaît chaque jour davantage, avec une force qui m'emplit de bonheur. Depuis le lever de soleil jusqu'à la nuit, je suis en marche à travers la vallée, cherchant les points de repère, les indices. La lumière éblouissante qui précède les pluies de l'hiver, les cris des oiseaux de mer, les rafales de vent du nord-ouest créent en moi une sorte d'ivresse.

- As supple and quick as an animal, she slips between the bushes, she jumps from rock to rock at the base of the valley. Standing next to the old tamarind tree, I see her again for a moment, scaling the side of the hill like a young wild goat. She doesn't turn back, doesn't stop. She walks towards the mountain, towards Lubin mountain. She disappears in the shadow which covers the western slopes. I hear my heart beating, and my thoughts move slowly. A more terrifying solitude comes back to English Bay. Seated near my camp, facing the setting sun, I see the shadows coming closer. And thus, the days are driving me even closer to my dream. What I am searching for appears to me more each day with a force that fills me with happiness. From sunrise until dark, I walk through the valley, looking for points of reference, for clues. The dazzling sun which comes before the winter rains, the cries of sea birds, the gusts of wind from the northwest create in me a sort of intoxication.

Mais dans l'enlacement de l'homme et de la nature, l'homme est gagnant dans l'harmonie, et perdant dans l'adversité. Il y a trop de difficultés, de misères, de guerres, de sauvagerie dans le parcours d'Alexis. La nature a le dernier mot que l'homme accueille, impuissant comme au premier jour à la dernière page.

But in the intertwining of man and nature, man wins in harmony and loses in adversity. There are too many difficulties, miseries, wars, savageries in Alexis' path. Nature has the last word which that man receives, as powerless on the final page as on the first day.

- Il fait nuit à présent, j'entends jusqu'au fond de moi le bruit vivant de la mer qui arrive.

-It's night time now, I hear deep within the vivid sound of the sea coming.

C'est sur ces mots que se termine 'Le chercheur d'or'.

It's with these words that The Gold Seeker closes.

1. peintre amateur
2. Je n'ai jamais cherché que cela - Je n'ai jamais cherché rien d'autre que cela. 'Ne...que' est une locution qui exprime la restriction.
3. Du plus loin que je me souvienne - Noter l'emploi du subjonctif pour marquer l'éventualité, la possibilité, 'à la limite de mes souvenirs'.