Loup, y es-tu ?

Le «grand méchant loup», personnage inquiétant des contes de notre enfance, est une réalité dans les Alpes… Et depuis toujours dans ces montagnes, le prédateur déchaîne les passions. Depuis toujours, le loup fait peur autant qu'il fascine. Depuis toujours, il a ses admirateurs et ses ennemis les plus acharnés.
The big bad wolf, the disturbing character from the fairy tales of our youth, is a reality in the Alps... And as long as can be remembered in these mountains, the predator arouses passions. As long as can be remembered, the wolf frightens as much as he fascinates... For as long as can be remembered, he has the most ferocious of admirers and enemies.
Le loup a d'abord été traqué, abattu ou empoisonné. Les derniers sujets ont été éliminés des Alpes dans les années 1930, mais dès la fin des années 80, il revient naturellement d'Italie jusqu'aux portes des Alpes du Sud et progresse peu à peu vers le nord. Très vite, il est considéré comme une espèce protégée. La France signe en 1979 la convention de Berne qui impose aux états signataires de prendre toutes les mesures nécessaires à la protection de la faune et de la flore sauvage, comme l'ours, le lynx et bien sûr le loup.
Aujourd'hui, tuer un loup est interdit sauf dans quelques cas très spécifiques et strictement encadrés par les pouvoirs publics. On estime qu'une centaine de loups évoluent1 actuellement dans les massifs alpins français. Les premières victimes de ce retour sont les éleveurs de moutons. Avant le retour du loup, ils laissaient leurs troupeaux en liberté dans les alpages mais les attaques se sont multipliées et les éleveurs ont dû changer leurs habitudes. À l'image de Luc Ettelin, éleveur à Aiton en Savoie et victime de plusieurs attaques de loup
-J'ai eu beaucoup, déjà, pas mal d'incidents. Les premiers en 2004 où, là2, j'ai été attaqué 9 fois de suite, enfin 9 fois durant la saison d'alpage, pour un nombre total de 62 bêtes mortes et 40 bêtes disparues. On se sent révolté, quoi, enfin, on a un sentiment de révolte, quoi, c'est injuste qu'ils s'en prennent à nos bêtes. Si le loup tuait une brebis et la mangeait entièrement, je pourrais dire que ce serait demi-mal mais le problème c'est que le sang l'excite et quand il a égorgé une brebis, il continue. Moi en 2004, à chaque fois que le, ou les loups, puisque je les ai pas vus, s'introduisaient dans mon troupeau il y avait 10 à 14 bêtes tuées pour une demie consommée. Depuis les attaques de 2004, l'hiver suivant, j'ai introduit 4 chiens patous dans mon troupeau. Ensuite, j'embauchais déjà un berger avant que le loup arrive sur l'alpage, donc le berger bien sûr continue d'être embauché et il y a un regroupement nocturne tous les soirs des brebis à proximité des chalets. Elles sont parquées dans des fils électrifiés. Le tort que ça nous cause c'est qu'aujourd'hui on met en place une pression énorme sur les brebis à l'alpage, alors qu'avant mes brebis quand elles étaient à l'alpage, elles pâturaient librement sans la peur du prédateur. Elles pouvaient dormir où elles se trouvaient en pâturage alors que maintenant, notre gros problème c'est qu'il faut à chaque fois ne pas les laisser aller manger trop loin, les tenir toutes ensemble donc il y a de la bousculade et surtout beaucoup de marche pour revenir dormir en parc de nuit, à proximité des chalets. Je pense que beaucoup de personnes ne connaissent pas assez notre métier, la façon de fonctionner avec les alpages. Aujourd'hui, en Savoie et comme partout dans les montagnes, nos brebis sont à l'alpage avec leurs agneaux, que l'on vend à la descente de l'alpage. Et les agneaux, c'est notre revenu, donc aujourd'hui, du fait de tenir serrées les brebis, de les rassembler tous les soirs, on a une perte de poids sur ces agneaux-là et donc une perte de revenus à la fin de la saison, qui, celle-ci, ne nous est pas du tout indemnisée. Et puis on vit avec ce stress permanent : «Qu'est-ce qui va se passer les jours de mauvais temps, les jours de brouillard ?» Parce que le loup n'attaque pas que la nuit, il attaque également les jours de brouillard. On est tout le temps angoissés, quoi.
Les écologistes et les défenseurs du loup ne nient pas les attaques et les dommages qu'elles peuvent représenter pour les professionnels, mais selon eux, c'est un mal nécessaire. La préservation de la biodiversité est à ce prix. Gilles Rayé est le président en Savoie de la FRAPNA, la fédération Rhône-Alpes de protection de la nature.
-Ponctuellement, on aura toujours des dégâts. On ne peut pas avoir un risque zéro. Ça, c'est impossible. Dans une zone à loups avec les meilleures protections que l'on veuille, on aura toujours de l'impact négatif, c'est-à-dire des brebis ou des veaux qui seront mangés, qui seront tués. Ça, c'est indéniable. Par contre, dans de nombreux secteurs des Alpes, on montre qu’effectivement les éleveurs ont réussi à cohabiter avec le loup. Et en Savoie, ça existe. Donc il faut m'expliquer comment certaines personnes qui travaillent en permanence dans les zones à loups arrivent à coexister avec le loup et que d'autres, qui sont à quelques dizaines de kilomètres ne veulent pas en entendre parler. Alors peut-être qu'il y a des conditions d'élevage de montagne qui sont différentes mais ça n'explique pas tout. Il y a, dans certains cas, une volonté de ne pas accepter le loup. Plus concrètement, il y en a qui veulent la peau du loup, qui veulent l'éradication du loup. Donc il y a une volonté actuelle affichée des syndicats agricoles, des Chambres d'agriculteurs, pour l'éradication des grands prédateurs. Eh bien nous, notre rôle, c'est de défendre les grands prédateurs parce qu'ils font partie intégrante de la biodiversité française. On peut aller faire des discours extrêmement véhéments en direction par exemple des pays d'Afrique qui conservent les grands prédateurs ou même qui conservent l'éléphant. L'éléphant, tout le monde est d'accord pour le conserver. Or, un éléphant dans des cultures, ça fait beaucoup plus de dégâts, ça a des incidences beaucoup plus fortes sur les populations qu'un loup dans les alpages. Alors comment notre pays qui est la 5e puissance mondiale, un des pays les plus riches du monde, peut-il aller faire la morale à des gens qui ont très peu pour vivre et qui ont des éléphants, et nous-mêmes, on est incapables d'assurer la coexistence entre 100, 120 loups et une population d'un million de brebis? Ça, c'est totalement incroyable.
Le problème, c'est que ces attaques interviennent dans un contexte économique particulièrement difficile pour les éleveurs. Le secteur décline, les charges augmentent, notamment à cause de la hausse du prix des matières premières, et les revenus baissent. Un éleveur qui vendait un agneau entre 700 et 800 euros en 1980 n'en tire plus que 100 euros aujourd'hui. Évidemment, les attaques de loups n'arrangent rien. Luc Ettelin, éleveur:
-Notre métier, il est difficile, c'est vrai, mais bon, moi je suis arrivé, j'arrive à vivre de mon élevage de brebis. C'est encore possible. Il y a des gens qui en vivent à plein temps comme moi, et il y a des gens qui en vivent en complément de revenus d'une autre activité. Donc on appelle ça, soit des doubles actifs avec un travail saisonnier l'hiver en station, ou alors des gens qui ont plusieurs productions agricoles - des vaches laitières, un petit troupeau de moutons. Les problèmes de marché, les problèmes de la filière, on sait les gérer, on les a gérés. Et si on est encore éleveur de mouton aujourd'hui en 2007, c'est qu'on a su surmonter les crises. On a su s'adapter, on a développé un certain mode de commercialisation et donc pour nous, c'est pas le marché qui nous pose le plus gros problème aujourd'hui. C'est bien la présence du prédateur. Les écologistes de leur côté, estiment qu'on veut faire du loup un bouc émissaire3 ; lui faire porter la responsabilité de la faillite de toute une filière alors que les causes du malaise sont plus vastes. Gilles Rayé de la Fédération Rhône-Alpes de protection de la nature.
-Il y a effectivement des attaques. Maintenant, la question est de savoir : « Est-ce que le loup est la cause des difficultés de l'élevage dans les Alpes ? » Alors, la réponse... c'est là où la réponse est plus complexe. Il y a effectivement le loup qui pose des problèmes puisque on revient à des pratiques que l'on a connues dans un passé relativement lointain, c'est-à-dire il y a un siècle, où il faut remettre des bergers, des chiens de protection et garder les troupeaux. Mais il y a un autre problème qu'on ignore totalement, c'est la conséquence du Rainbow Warrior. Alors ça paraît assez absurde ce que je raconte mais pourtant c'est la vérité. Le Rainbow Warrior, pour ceux qui s'en rappellent, c'est un bateau de Greenpeace qui a été coulé par les services français en 1985, 86, par là. Donc, c'était dans le port d'Auckland en Nouvelle-Zélande, et évidemment, dans cette affaire, l'État français était largement impliqué. Les Anglo-saxons qui sont extrêmement pragmatiques et qui cherchaient depuis très longtemps à rentrer... à pénétrer le Marché Commun, ils ont trouvé là l'occasion d'une négociation, c'est-à-dire qu'ils ont imposé l'entrée du mouton néo-zélandais (et d'autres produits mais en particulier le mouton néo-zélandais) sur le marché français. Et donc à partir de 1988, 1989, le marché français va décliner et donc on a un nombre de moutons et un nombre d'éleveurs qui va décliner en France. Donc la question de la difficulté du marché de l'ovin en France n'est pas simplement une question liée directement au loup. Il y a d'autres causes et la cause principale c'est quand même l'entrée, la concurrence internationale. Les montagnes des Alpes cachent donc un étrange dilemme: d'un côté, une activité humaine centenaire, qui entretient le paysage, de l'autre, un animal sauvage protégé, garant de la biodiversité. Il appartient donc aux éleveurs et aux pouvoirs publics de trouver ensemble une manière de vivre avec le loup, sans le subir.
The wolf was first hunted, slain or poisoned. The last specimens were eliminated from the Alps in the 1930s, but from the end of the 1980s, he started to come back naturally from Italy to the frontier regions of the southern Alps and progressed gradually towards the North. Very quickly, he was considered as a protected species. In 1979 France signed the Berne convention, which requires signatory states to take all necessary measures for the protection of all wild flora and fauna, including the bear, the lynx and the wolf.
Today, killing a wolf is forbidden except in certain very specific cases, strictly defined by the public authorities. It's estimated that a hundred wolves inhabit the French Alp mountain ranges. The main victims of this comeback are sheep breeders. Before the return of the wolf they left their troops to roam freely on the alpine slopes but the attacks have multiplied and the breeders have had to change their habits. Like Luc Ettelin, breeder in Aiton in Savoie and victim of several attacks by wolves.
-I've had a lot, already quite a few incidents. The first in 2004 when then I was attacked nine times in succession, that's to say nine times during the high slopes season, for a total of 62 dead animals and 40 missing. We feel revolted, there's a feeling of revulsion, it's unfair that they should attack our animals. If a wolf killed a ewe and ate it entirely, I might say it was a lesser evil, but the problem is that blood excites it and when it has torn the throat out of one ewe, it continues. For me in 2004, each time the wolf or wolves, because I didn't see them, got in among my flock there were 10 to 14 animals killed for half of one eaten. After the attacks in 2004, the following winter, I introduced four guard dogs into my flock. I'd already employed a shepherd before the wolf came to the high slopes, so the shepherd of course is still employed and we gather in all the ewes at night close to the chalets. They're settled in fields with electric fences. The harm that this causes us is that it puts enormous pressure on our high slope ewes, whereas before my ewes, when they were on the high slopes they grazed freely without fear of predators. They could sleep where they were in the pasture, whereas now our big problem is that every time we have to stop them from going too far away to eat, we have to keep them all together so there's a lot of shifting around and above a lot of walking to come back and sleep in the park at night, close to the chalets. I think that a lot of people don't know our job well enough, the way we work on the high slopes. Today in Savoie, like everywhere in the mountains, our ewes are on the high slopes with their lambs, which we sell when they're brought down from the high slopes. The lambs are our revenue today, and the fact that we have to keep them close to the ewes, to gather them in every evening, means that we have a loss of weight for these lambs and so a loss of revenue at the end of the season, which isn't refunded at all. And the we live in permanent stress: "What's going to happen on the days when the weather is bad, the days when there's fog?" Because wolves don't just attack during the night, they attack as well on foggy days. We're worried all the time.
The ecologists and defenders of the wolf don't deny the attacks and the nuisance that they can represent for professionals, but according to them it's a necessary evil. It's the price of maintaining biodiversity. Gilles Rayé is the Savoie regional president of FRAPNA, the Rhone Alpes Federation for the Protection of Nature.
-There always will be occasional damage. You can't have zero risk, that's impossible. In a zone where there are wolves, with the best protection that you like, you're always going to have a negative impact, that's to say, ewes or calves which will be eaten, which will be killed. That's undeniable. On the other hand, in numerous regions of the Alps it's been shown that breeders can cohabit with wolves. And that happens in Savoie! So you've got to explain to me why some people who work all the time in zones with wolves manage to coexist and that others who are just a few kilometres away don't want to know anything about them. Maybe there are breeding conditions that are different in different parts of the mountain, but that doesn't explain everything. There is in certain cases a wish not to accept wolves. To put it bluntly there are those who want the wolves' skin, they want the wolf to be eradicated. So there's the desire that's currently expressed by the agricultural unions, the Agricultural Associations, to have large predators eradicated. Well, our role is to defend the large predators because they are an integral part of French biodiversity. You can go and make extremely vehement speeches towards, for example, African nations, telling them to protect their large predators or even to protect the elephant. The elephant, everyone's agreed, should be protected. Yet the elephant, when it comes to agriculture... it does a lot more damage, it has a much bigger impact than a wolf in the high slopes. So given our country is the 5th most powerful nation in the world, one of the richest countries in the world, is it possible to go and moralise in the direction of people who have very little to live off and who have elephants, while we are unable to guarantee the coexistent of 100, 120 wolves and a population of a million sheep? That is totally incredible.
The problem is that these attacks come in a particularly difficult economic context for the breeders. The sector is in decline, costs are on the rise, notably because of the rise of the price of primary materials, and incomes are going down. A breeder who sold a lamb for between 700 and 800 euros in 1980 won't get more than 100 euros today. And of course the attacks by wolves don't help matters. Luc Ettelin, breeder:
-Our trade is difficult, it's true, but well, I've managed, I manage to live off the sheep that I raise. It's still possible. There are people who live off it full time, like me, and there are those who live off it in addition to revenues from another activity. We call those people dual workers, those with a seasonal job in winter in the ski stations, or who have several types of agricultural production - cows for milk and a little herd of sheep. The problems with the market, the problems of the supply chain, we know how to deal with and if we're still raising sheep in 2007, it's because we've known how to overcome the crises. We've known how to adapt, we developed a certain way of trading and so for us, it's not the market that poses us the biggest problem today. It's the predator.
On their side the ecologists argue that people are trying to make the wolf a scapegoat; making it suffer the consequences for the bankruptcy of an entire sector, when the causes of the decline are much more far-reaching. Gilles Rayé of Rhône-Alpres Federation for the Protection of Nature.
-It is true there are attacks. Now the question that needs answering is: "Is the wolf the cause of the difficulties for breeders in the Alpes?" Now the reply... it's here the that the reply becomes more complicated. There is, it is true, the wolf that causes problems, because we have to go back to methods which were used a relatively long time ago, that's to say a century ago, when they had to put out shepherds and guard dogs to protect the herds. But there's another problem that people forget completely, and that's the consequences of the Rainbow Warrior. Now it may seem absurd what I'm saying but it's the truth. The Rainbow Warrior, for those who remember, was the Greenpeace boat which was sunk by the French secret service in 1985, 86 around about then. Well, it was in the port of Auckland in New Zealand and of course the French state was heavily involved in this case. The Anglo-saxons who are extremely pragmatic and had been looking for a long time to get back into... to penetrate the Common Market, they seized the opportunity to negotiate, that's to say they imposed the entry of New Zealand lamb (and other products but in particular New Zealand lamb), into the French market. And so from 1988, 1989, the French market is in decline and so the number of sheep and the number of breeders has been in decline. So the question of the problems of the sheep breeding market in France isn't simply a question linked directly to the wolf. There are other causes and the principal cause is the entry of international competition.
The Alpine mountains thus house a curious dilemma: on one side, a century old human activity that helps look after the countryside, and on the other side a wild animal that's protected to guarantee biodiversity. It's thus down to the breeders and to the public authorities to find together a way of living with the wolf without submitting to it.



