L'année polaire

Reportage : Florence Maître     Durée : 6.53
juin 2007
L'année polaire
  

Les années polaires internationales sont organisées pour provoquer une concentration d'efforts de recherches scientifiques sur les pôles. La première a été organisée en 1882, il y en a eu d'autres en 1932 et 1957, et depuis le mois de mars 2007 a commencé la 4e Année Polaire Internationale - un grand moment donc pour la communauté scientifique internationale.

International Polar Years are organised to encourage a concentration of scientific research effort on the state of the poles. The first was organised in 1882, there were years organised in 1932 and 1957 and since March 2007 the 4th International Polar Year has begun. So it's a big event for the international scientific community.

Depuis l’arrivée de Dumont-Durville en Terre Adélie, en 1840, les Français continuent à se rendre régulièrement dans ces régions à la fois hostiles et féeriques. Rencontre avec quelques-uns de ces aventuriers. Avec Florence Maître.

Anne Richasse a passé un an à la base Dumont-Durville, principal poste français en Antarctique. Pendant l’hiver polaire, la base, située sur une île, accueille moins d’une trentaine de personnes. Ornithologues, météorologistes, vétérinaires, mécaniciens  peuplent cette miniville qui doit vivre en autarcie pendant 8 mois. Anne Richasse a connu ces moments exceptionnels en tant que médecin et chef de district.

- Alors l'isolement total en Antarctique, c'est l'impossibilité de venir nous chercher ou d'amener qui que ce soit1 ou d'amener du matériel pendant 8 mois, temps où la banquise est très grande, donc il faut être en autonomie complète à tous les niveaux, donc que ce soit médical2 -en espérant qu'il ne se passe rien-, que ce soit au niveau de la logistique2, au niveau du matériel, nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. Il n'y a pas loin d'une centaine de kilomètres de banquise. Donc, nous sommes reliés effectivement au continent sur lequel il y a assez peu d'accès puisque c'est un vaste glacier qui est bourré de crevasses. Nous sommes à pied, donc les promenades ne peuvent pas excéder la journée et il faut toujours être très vigilant quant à la météo car le vent peut se lever très très vite et ça peut être du vent très fort, du vent catabatique3 qui vient du continent, un vent froid qui peut monter à 120, 160 kms/h -notre record, ça a été 212 kms/h- et qu'on a forcément de face lorsque l'on rentre. Donc il faut être assez vigilant et les limites de sorties sont toujours les limites météo.

Pour qui n’a pas la chance de passer une saison dans une base, il reste les expéditions. C’est la voie qu’a choisie Olivier Ménier. Cet ancien officier de la marine marchande se passionne depuis toujours pour les aventures polaires. Il a été engagé comme navigateur sur deux bateaux pour aller en Antarctique. Pas une tâche facile.

- Avant d'envisager d'aller naviguer en Antarctique il vaut mieux avoir une très très bonne expérience de la mer parce que c'est pas facile d'y naviguer. D'abord, la cartographie est très imprécise dans bien des endroits pour la bonne raison qu'on ne fait des cartes que lorsque ça a un intérêt économique la plupart du temps, donc il y a très peu de cartes précises. Il faut donc se méfier. Il y a énormément de rochers, d'écueils,etc. Bon, le monde de la glace, c'est un monde extrêmement variable en fonction des années. On parle d'années glaciaires qui sont plus ou moins favorables aux trajets qui souhaitent descendre au sud, par exemple. Donc, les courants sont forts. Bon, les coups de vent sont extrêmement présents. Je dirais que ce qui est peut-être encore plus dangereux, c'est que le temps peut changer 4 fois radicalement dans la même journée, donc effectivement il faut... il vaut mieux être assez expérimenté avant de s'aventurer là-bas, et même quand on est expérimenté le risque subsiste de façon sensible4.

Olivier Ménier n’est pas parti avec n’importe qui. Sa deuxième expédition, il l’a vécue avec la navigatrice Isabelle Autissier. Depuis qu’elle a arrêté les épreuves sportives, elle est écrivaine. Elle a monté cette expédition de découverte artistique et scientifique en 2005. Un livre5 a d’ailleurs été tiré de cette expérience.

- Eh bien, vous imaginez déjà un territoire qui est grand comme 26 fois la France -donc c'est immense-, qui est un continent qui est un désert. À part les marges, la côte, on va dire, qui est fréquentée par des mammifères marins, des animaux en profondeur et puis des oiseaux marins, sinon c'est un désert. C'est un continent absolument extrême. C'est le record de froid, moins 97 degrés. C'est, d'un point de vue scientifique,des endroits essentiels puisque c'est des endroits où on peut faire des sciences qu'on ne peut pas faire ailleurs, comme par exemple observer la haute atmosphère. Donc, voilà. Après, ce qu'il a de particulier, c'est que c'est quand même, au niveau de la gestion, le seul endroit de la planète qui est à peu près géré intelligemment puisqu'à partir du soixantième sud et jusqu'au pôle c'est un territoire international. C'est un territoire sur lequel aucune revendication nationale n'est admise, n'est reconnue, même s'il y a des bases de différents pays, des bases scientifiques, et c'est un territoire qui est consacré à la science et à la paix. Et je trouve que ça devrait être le b a ba6 de toute la planète. Il se trouve qu'aujourd'hui ça a commencé que par l'Antarctique mais ça vaut le coup d'en parler, parce que... eh bien parce que justement je crois qu'on est aujourd'hui dans une urgence d'arrêter avec les nationalismes et puis de commencer à se poser en citoyens du monde puisque c'est en gros... ça va être en gros dans les 50 prochaines années notre seule façon de pouvoir gérer notre planète.

Il existe cependant une grande concurrence entre les chercheurs de différentes nationalités ! Pour Olivier Ménier, l’année polaire doit justement développer les collaborations internationales.

- C'est assez frappant de voir la multiplicité des programmes de recherches dont certains constituent des doublons. À quelques dizaines de kilomètres d'intervalle vous avez par exemple une base argentine, une base anglaise, et une base ukrainienne qui vont avoir des programmes de recherches très très voisins sur le même genre d'animaux, le même genre de lichens ou sur le trou dans la couche d'ozone. Donc je crois que c'est ça, l'intérêt majeur de l'année polaire 2007 qui vient donc 50 ans après celle de 1957. L'intérêt majeur de l'année polaire, je crois, c'est la cohérence et la coordination des projets scientifiques qui sont menés dans toutes les bases polaires au nord et au sud en même temps. C'est vraiment là qu'on se dit qu'il y a des économies à faire. Moi, je suis toujours choqué de voir certains reportages tournés en Antarctique où on voit des engins à chenilles qui sont utilisés sur le continent antarctique et pour la plupart qui sont délaissés une fois qu'ils sont devenus irréparables. C'est assez choquant.

1 100 projets de recherches ont été proposés dans le cadre de l’année polaire internationale. 210 ont été sélectionnés. Ils vont mobiliser près de 50.000 personnes, dans plus de 60 pays.

Since Dumont-Durville arrived in Adélie Land in 1840, the French have regularly visited these hostile and magical regions. Florence Maître met some of these adventurers.


Anne Richasse spent a year at the Dumont-Durville base, the principal French outpost in Antarctica. During the polar winter, the base, which is situated on an island, houses less than 30 people. Ornithologists, meteorologists, vets and mechanics populate this little town which has to live in autarchy for eight months. Anne Richasse enjoyed this exceptional experience as doctor and district organiser.

-So total isolation in Antarctica, that means it's impossible for people to come and find us or to bring equipment or anything for eight months. It's a period when the ice field is very large, so you've got to be totally autonomous on every level: whether it be medical - and you have to hope that there aren't any incidents - whether it be in terms of logistics, whether it be in terms of material, we could only count on ourselves. There's getting on for 100 kilometres of ice fields. So for practical purposes we're joined up to the continent, to which there's very little access, because it's a vast glacier with crevasses everywhere. We move around on foot so walks can't be longer than a day and you've always got to be very careful concerning the weather because the wind can get up very very quickly and it can be very very strong winds, katabatic winds coming from the continent: a cold wind which gets up to 120, 160 kilometres per hour - our record was 212 kilometres per hour - and inevitably you face it head on when you go home. So you've got to be pretty careful and a trip's range is always defined by the weather.




For those not lucky enough to be able to spend a season at the base, there are always expeditions. That's the route Olivier Ménier chose. This former merchant navy officer has always been fascinated by polar adventures. He was hired to navigate boats going to the Antarctic. It wasn't an easy task.

-Before thinking about sailing to the Antarctic, you first need to have an awful lot of experience of the sea, because it is not easy to navigate there. Firstly the mapping is very imprecise in lots of areas, for the simple reason that in general maps are only drawn up when there's an economic motive, so there are very few precise maps. So you've got to be careful. There's an enormous number of rocks, reefs and so on. Then well icy regions change a lot from year to year. People talk of glacial years that are more or less favourable for trips going down to the South, for example. Then the currents are strong. Gusty winds are extremely frequent. I'd say that what's maybe more dangerous is that the weather can change radically four times in the same day. So really it's better to be pretty experienced before venturing down there, and even when you are experienced there's still a significant risk.


Olivier Ménier didn't set off with just anyone. He lived his second expedition in the company of the sailor Isabelle Autissier. Since retiring from sporting competition, she has become a writer. She organised an expedition of artistic and scientific discovery in 2005, about which a book has been published.

-Well, first you've got to imagine a territory that's 26 times bigger than France - so it's immense - which is a continent that's a desert. Apart from the edges, you could call them the coasts, that are inhabited by marine mammals, deep sea life and then marine birds, otherwise it's a desert. It's a continent that's totally extreme. It holds the cold temperature record - minus 97 degrees. From a scientific point of view, these places are vital because they are places where you can do scientific experiments that can't be done elsewhere, for example observing the upper atmosphere. So there we are. And then what's special is that in terms of management, it's the only place in the world that is more or less intelligently managed because from the 60th parallel south to the Pole it's international territory. It's a territory for which no national claim is accepted or recognised, even if there are bases belonging to different countries, scientific bases; and it's a territory that's devoted to science and peace. And I think that that should be the foundation of the entire planet. It happens that today that it has begun with the Antarctic but it's worth talking about because... well because I think that it's precisely now that it's urgent to put an end to nationalism and start to ask ourselves questions as citizens of the world. Because in a nutshell... in a nutshell, in the next 50 years that's going to be the only way we can manage our planet.



Nevertheless there's still a lot of competition between researchers from different nationalities. For Olivier Ménier, the Polar Year should be about developing international collaboration.

-It's pretty remarkable to see the number of research programmes, some of which are duplicates. At a distance of a few dozen kilometres for example, you have an Argentinian base, an English base and a Ukrainian base which will have research programmes that are very very similar, studying the same kind of animal, the same kind of lichen... or the hole in the ozone layer. So I think the main benefit of the Polar year 2007 - which thus comes 50 years after that of 1957 - the main interest of the polar year lies, I think, in the coherence and coordination of the scientific projects being carried out at the same time at all the polar camps in the North and the South. It's really there that you say to yourself there are economies to be made. I'm always shocked to see certain documentaries filmed in the Antarctic where you see caterpillar trucks used on the Antarctic continent and most of them are dumped once they've become unrepairable. It's pretty shocking.

1100 research projects were proposed in the context of the International Polar Year. 210 were chosen. They will involve 50 000 people in more than 60 countries.

1. qui que ce soit - le subjonctif exprime une potentialité 'qui que ce puisse être', on envisage toutes les personnes possibles mais on ne peut amener absolument personne, aucune personne sans exception.
2. que ce soit médical..., que ce soit au niveau de la logistique - "que + le subjonctif" exprime la possibilité d'un choix, d'une alternative. On peut utiliser également simplement "soit..., soit...", "ou..., ou...", "ou bien..., ou bien..."
3.du vent catabatique - Un vent gravitationnel produit par le poids d'une masse d'air froid.
4. sensible - noter ce faux ami de l'anglais 'sensible'. Le mot signifie ici 'significatif, 'important'. Mais une personne sensible, c'est une personne délicate, fragile physiquement ou affectivement.
5. Un livre - Salut au grand sud - Erik Orsenna / Isabelle Autissier (éditions Stock)
6. le b a ba - le principe sur lequel on s'appuie