Vauban : bâtisseur du Roi Soleil

Par : Florence Maître     Durée : 8.49
janvier 2007
Vauban : bâtisseur du Roi Soleil
  

Trois cents ans après sa mort, l'œuvre de Sébastien Le Prestre de Vauban va être célébrée pendant toute l'année 2007 en France.

Three hundred years after his death, all through 2007 the work of Sébastien Le Prestre de Vauban will be celebrated in France.

Le maréchal bâtisseur a créé ou élargi plus de 160 forteresses et l'on peut admirer son oeuvre un peu partout en France. Il a aussi perfectionné la défense des villes et dirigé lui-même de nombreux sièges. Mais c'était aussi un humaniste ayant un regard sur autrui inattendu. Retour sur Vauban et son œuvre, avec un passionné, Alain Montferrand, président fondateur de l'association Vauban. Reportage Florence Maître

- Cette architecture, à l'époque, quand j'étais jeune, elle était un peu confisquée. C'étaient des sites militaires, il y avait marqué : « site militaire - défense d'entrer », donc quand il y a marqué : « défense d'entrer », on a forcément envie d'entrer. C'est quelque chose qui fascine. Moi, ça m'avait fasciné. Et puis bon, il se trouve que j'étais parisien et qu'il y avait aux Invalides une collection de plans en reliefs qui, moi, m'avait très fortement fasciné quand j'étais petit, quand j'avais dix, onze ans. Parce que je retrouvais sur les routes des vacances, quand on allait dans les Alpes ou quand on allait en bordure de mer… Et je retrouvais là ces maquettes et je me suis pris d'intérêt pour cette architecture. Et puis, quand j'ai fait, ensuite, mes études d'architecture, effectivement, la beauté de ces lignes, de ces épures de brique, de pierre, de gazon, m'a fasciné. C'était pas banal comme architecture, c'étaient pas des châteaux forts, c'étaient pas des châteaux de la Loire. C'était tout à fait autre chose et c'était beau. Il y avait des lignes assez pures. Il y avait une intégration au paysage qui, là aussi, me fascinait. Et donc je pense que c'est ça qui m'a plu.

- Et puis alors après, j'ai découvert l'homme, beaucoup plus tard. Quand j'ai commencé à étudier Vauban, j'ai lu quelques biographies. Et j'ai découvert alors, derrière le personnage de l'ingénieur militaire, qui a laissé 150 fortifications en France, qui prenait les villes en très peu de temps, j'ai découvert pourquoi il prenait les villes en très peu de temps, que ça s'était pas fait comme ça, que c'était un long effort de perfectionnement et que le but final, c'était d'économiser des vies humaines. Effectivement, Vauban, à la fin de sa vie, prend une ville en une dizaine de jours et perd 4 fois moins de personnes en attaquant qu'en défendant, ce qui ne s'était jamais vu dans aucun temps du passé. Et d'ailleurs sa méthode va être copiée et imitée pendant 150 ans.

- Mais c'est aussi un autre homme. J'ai découvert un peu l'inventeur de l'aménagement du territoire, c'est-à-dire, quelqu'un, par exemple, peu de gens le savent, mais le Canal du Midi, le Canal des deux mers, qui relie la Garonne à la Méditerranée, eh bien, 50 ouvrages d'art et ponts-canaux sont directement l'œuvre de Vauban qui les a dessinés pour les protéger des rivières cévenoles, qui emportaient tout sur leur passage lors des crues. Ça, personne ne le sait. L'aqueduc de Maintenon, qui alimente ou qui avait pour but d'alimenter Versailles et les jets d'eau de Versailles en eau, c'est lui aussi. Plus des écrits qui montrent une très grande empathie envers son prochain, un très grand souci du respect de la vie humaine, de l'intérêt pour les gens qui souffrent, les paysans, etc. Son dernier livre, « La Dîme royale1 », c'est la première tentative d'égalité devant l'impôt, à une période où les privilégiés ne payaient pas d'impôts et tout tombait sur les classes les plus basses de la société. Donc ça, on ne s'attendait pas à trouver ça chez un militaire, qu'on pensait, je dirais, beaucoup moins épris de ce genre de choses. Il y a des écrits philosophiques… Il s'est intéressé à tout, il est inventeur de plein de choses.

Si on peut revenir un petit peu au personnage et d'où il vient, tout simplement, de quelle région et de quelle famille il vient? Comment est-ce qu'il est devenu Vauban ?

- Vauban, si je voulais prendre une expression bien connue, je dirais que c'est un peu l'ascenseur social. Quand Simon le décrit, et Saint-Simon n'est pas tendre, avec aucun personnage du XVIIe siècle et de l'Ancien régime. Saint-Simon était un duc qui avait la langue féroce et l'écriture acérée. Il le présente comme un gentilhomme de toute petite noblesse, voire de noblesse incertaine. Effectivement, dans la généalogie de Vauban, on a..., on est noble à deux ou trois générations avant, mais avant, on flotte des bois2, enfin, on n'est pas vraiment noble.

- Et c'est donc une toute petite noblesse, une noblesse du Morvan. C'est un pays qui est pas riche. C'est un pays de climat rude et on n'est pas très riche. C'est pas l'opulence et c'est vraiment quelqu'un, donc, qui s'est fait tout seul. À 18 ans, il va rencontrer le Grand Condé, parce que c'est le grand noble qui domine dans la région du Morvan, donc il l'enrôle. Et puis là, à la différence d'autres jeunes nobles qui sont simplement braves et bons à l'épée, ou à cheval, lui, en plus, il connaît les mathématiques et il sait dessiner, donc on va tout de suite discerner chez lui un talent et on va l'employer aux fortifications.

- Comme il est très brave, il va se distinguer dans quelques actions d'éclat, en allant poser des mines, en s'exposant au feu comme on sait le faire à 20 ans. Il va être remarqué très vite par des officiers généraux, qui vont dire : « Mais ce jeune-là, il a de l'avenir ». Et comme, en plus, il a un apport scientifique, tout de suite, ils vont le mettre aux fortifications. Attaque et défense des places. Quelques années plus tard, heureusement pour lui, dans des circonstances que je ne peux pas rappeler là, mais il va être amené à être, en quelque sorte, repris par le service du roi, qu'il ne quittera plus. Et à partir de là, il va faire un certain temps d'apprentissage. Disons, il devient ingénieur du roi en 1655, c'est-à-dire, en gros, 4 ans après être rentré dans les armes. Et puis il va faire son noviciat auprès de l'ingénieur en chef des fortifications à l'époque, le commissaire général qui s'appelle le chevalier de Clairville. Et puis, quand il va commencer à être vraiment instruit du tout, il va faire des sièges, il va apprendre à déconstruire, à démolir des citadelles, à en construire d'autres, à en réparer d'autres.

- Il va donc vraiment faire son apprentissage et dans les années 1667, on discerne déjà un grand talent et on va lui donner sa chance. En 1667, il prend la ville de Lille en une dizaine de jours. Il la prend seul, parce que Clairville est appelé ailleurs, donc c'est le premier siège où il va quasiment ordonner les attaques tout seul. Et Louvois, qui croit en lui, va lui dire : « Voilà. On va faire une citadelle à Lille pour protéger la ville. Bien sûr, cette citadelle, le projet doit en être fait par votre patron, le chevalier de Clairville, mais on va vous demander un projet à vous ; on verra quel est le meilleur. » Et c'est le projet de Vauban qui est choisi par le roi. À partir de ce moment-là, Vauban devient, seul, le grand correspondant pour les fortifications qui dépendent de Louvois.

Vous parliez de beauté tout à l'heure. C'est vrai qu'il y a beaucoup de choses qui sont belles, mais est-ce que c'était son souci ?

- Alors, ce qui commande le tracé de la fortification, notamment les lignes géométriques, ça n'est pas le souci de l'esthétisme. C'est le souci de l'efficacité, de la défense, de la dissimulation par rapport aux coups de l'ennemi, du défilement, comme on l'appelle, mais, quand il peut, car dans une citadelle, il faut loger les gens, il faut un lieu de culte, il faut des portes d'entrée, là, alors, c'est là qu'il va se rattraper. C'est-à-dire que, s'il fait des portes, notamment celles qui sont faces à l'adversaire, il va les faire magnifiques, avec des sculptures, etc. En disant au roi, qui lui dit : « Elles sont un peu chères, vos portes » :

« Sire, si vous voulez passer pour un grand souverain, vous devez impressionner les étrangers qui passent par cette porte en temps de paix. Les Allemands, par exemple, sont des gens qui attachent une très grande importance à la magnificence des bâtiments. Eh bien, la porte d'Allemagne, eh bien, je vous l'ai faite somptueuse, parce que ça va les impressionner. » Effectivement, il va réaliser dans un certain nombre de citadelles, aussi bien à Besançon qu'à Briançon, que partout, des portes magnifiques, à l'emblème du Roi Soleil, mais vraiment magnifiques ! Il va réaliser, dessiner des églises pour ses soldats, donc c'est quelqu'un qui a le souci du beau, le souci de la grandeur de son souverain, qui était à l'époque confondue avec celle de son pays. Ça n'est pas qu'un militaire, c'est un esthète. Je dirais que c'est un homme à tiroirs3, Vauban. C'est pas parce qu'on a vu une face qu'on le connaît complètement. Il en a vingt-cinq derrière. À chaque fois qu'on progresse dans sa connaissance, on découvre un Vauban différent, un Vauban inattendu, donc ça, c'est vraiment… ça le rend à la fois sympathique et passionnant.

The field-marshal-architect created or enlarged more than 150 fortresses and you can admire his work all over France. But he was also a humanist who showed exceptional respect for others. A look back on Vauban and his work with an enthusiast, Alain Montferrand - founding President of the Vauban Association. Florence Maître reports.


- At the time when I was young, this architecture was a little bit like forbidden territory. It was on military sites, there were notices: "Military Site - Entry Not Allowed," and when you see a notice "Entry Not Allowed", obviously you want to go in. It's something that fascinates. It was fascinating to me. And then it so happens I'm a Parisian and at the Invalides there was a collection of three-dimensional maps which greatly fascinated me when I was young, when I was ten or eleven years old. Because I discovered when we were driving on holiday, when we went to the Alps or to the seaside.... I discovered there what had been on the models and I developed an interest for the architecture. And then later when I did my studies in architecture, I found that I was fascinated by the beauty of the line, of these drawings of brick, of stone, of lawns. It wasn't a banal style of architecture, it wasn't castles, it wasn't the chatêaux you see in the Loire. It was something else and it was beautiful. There was a purity in the line. There was also the integration with the countryside that fascinated me as well. I think that's what pleased me.


- Then afterwards I discovered the man, much later. When I started to study Vauban, I read some biographies. Then I discovered that behind the personality of the military engineer, who had left 150 fortifications in France, who captured towns in very little time, I discovered why he took towns in very little time; because it didn't happen just like that. It was a long struggle to reach perfection whose final goal was saving human life. By the end of his life, Vauban was in fact taking towns in a dozen or so days and lost four times less men attacking than defending, something that had never been seen in the past. And furthermore his method would be copied and imitated for 150 years.


- But there was also another side to the man. I discovered a bit the inventor of town and country planning, that's to say, someone who, for example... Very few people know this but the Midi canal, the Two Seas canal, which links the Garonne with the Mediterranean... fifty works and bridge-canals are Vauban's work directly. He mapped them out as a protection against the Cevenole rivers, which carried everything away with them in their passage when there was flooding. Nobody knows that. The Maintenon aqueduct, which feeds Versailles or whose goal was to feed Versailles, and the water jets at Versailles, that was him too. And then there are his writings which show a very great empathy for those around him, a very great respect for human life, an interest in those who suffer, in peasants and so on. His last book "The Royal Tithe", was the first attempt to create equal taxation, at a time when privileged people didn't pay taxes and everything fell on the lowest classes in society. So that kind of thing you don't expect from a soldier who people think of, I'd, as not being particularly enamoured by that kind of thing. There are philosophical writings. He's interested by everything, he invented lots of things.


If we can come back a little to the personality and where he comes from, quite simply from what region and what family did he come from? How did he become Vauban?

- To use a well-known expression, I would say Vauban was upwardly mobile. When Simon described him - and Saint Simon does no favours for anyone from the XVIIème century and the Ancien Régime, Saint Simon was a Duke who had a ferocious tongue and scathing style - he presents him as a gentleman from the lowest ranks, or even as someone of uncertain nobility. In fact in Vauban's genealogy there's nobility two or three generations up, but before it's a bit touch and go, it's not really nobility.


- So we're talking low level nobility, nobility from Morvan. Morvan is a region which isn't rich. It's a region where the climate is tough and it's not very rich. It's not opulent and it's really someone who makes his own way. At 18-years-old he meets the great Condé, because he's the dominant noble in the Morvan region, who hires him. And from there, unlike the other young nobles who are simply brave and good with a sword or on a horse, he knows mathematics as well and he knows how to draw, so straight away his talent is spotted and he's employed on fortification.


- As he's very brave, he earns distinction in a couple of lightning raids, by going to lay mines and exposing himself to fire as you know how to do when you're 20-years-old. He's noticed very quickly by officer-generals who say : "Well, that young one over there is going to go far." And he's got his scientific credentials as well, so they put him straight away onto fortifications. Attacking and defending areas. Several years later, luckily for him, in circumstances I won't go into here, he end up being taken on by the King's service, which he would never leave. From that point on he spent a certain amount of time as an apprentice. He became a King's engineer in 1655, that's four years after entering the armed service. Then he worked as a novice to the chief engineer for fortifications at the time, the commissioner general who was called the Knight of Clairville. And then when he's got an all round education, he carried out sieges, he learnt how to deconstruct, to demolish citadels, to construct others, to repair others.


- And so he's had a real apprenticeship and then in 1667, they've already spotted that he's got a great talent and he's given his chance. In 1667 he takes Lille in about a fortnight. And he takes it alone, because Clairville has been called elsewhere, so it's the first siege where he's actually ordering the attacks on his own. And Louvois, who believes in him, says to him : "Look, we're going to construct a citadel in Lille to protect the town. Of course, for this citadel, a plan will have to be presented by your boss, the Knight of Clairville, but we're going to ask you to present a plan; and we'll see which is best". And it's Vauban's plan which is chosen by the King. And from that point, Vauban becomes in his own right the most important player concerning fortifications under Louvois's control.

You spoke of beauty earlier. It's true he did lots of beautiful things, but was that what concerned him?

- Well, what governs the line of fortifications, notably the geometrical lines, isn't a concern for the aesthetics. It's the concern for efficiency, for defence, for cover from enemy attacks, the projection, as it was called, but when he can... because in a citadel, you've got to house people, you need a place of worship, you need doors to enter and it's there that he manages to save the situation. That's to say when he does doors, in particular those that facing the adversary, he does them magnificently with sculptures and so on. He replied to the King, who'd remarked, "Your doors are a little bit expensive" :

- "Sire, if you want to be a great sovereign, you must impress foreigners who go through these doors in peace time. The Germans for example, are people who attach a lot of importance to the magnificence of the buildings. Well, I've done the doorway facing Germany in sumptuous style, because it's going to impress them." And in fact he created magnificent doors in a number of citadels, whether it be at Besançon or Briançon or wherever, with the emblem of the Sun King, really magnificent. He would produced and sketched in churches for soldiers, so it's someone who's concerned about what is beautiful, who's concerned for his sovereign's greatness, which at the time was the same thing as that of the country. He wasn't just a soldier, he was an aesthete. I would say that he was man of many hidden depths, Vauban. It's not because you've seen one side of him that you know him completely. There are another 25 still to discover. And every time your knowledge progresses, you discover a different Vauban, an unexpected Vauban, so that's really what makes him both attractive and fascinating.

1. La Dîme royale - La dîme est la dixième partie des revenus que les paysans devaient donner à l'Église. Cette loi a été instituée par Charlemagne. C'est devenu un impôt prélevé par les rois appauvrissant beaucoup le peuple.
2. on flotte des bois - On transporte le bois en le laissant flotter sur les rivières. Le bois est entraîné par le courant. Ce n'était pas un métier de riche.
3.un homme à tiroirs - 'à tiroirs' signifie 'qui a des aspects cachés'. Ces aspects ne se dévoilent pas tous au premier abord. On les découvre petit à petit, comme on découvre le contenu d'un meuble en ouvrant successivement des tiroirs différents, séparés. En général c'est une expression humoristique: une histoire à tiroirs, c'est une histoire où tellement de choses sont dites les unes dans les autres qu'on ne s'y retrouve plus. Ainsi au lieu de dire tout simplement "mon oncle", on dira "le frère du père de ma soeur".