Le combat du Contrat Première Embauche

avril 2006

Le combat du Contrat Première Embauche
  

La rue a finalement gagné contre le gouvernement. Après avoir résisté pendant des semaines contre des manifestations qui devenaient de plus en plus importantes, le premier ministre Dominique de Villepin a retiré le Contrat de Première Embauche - un nouveau dispositif qui aurait introduit des conditions spéciales pour employer des jeunes de moins de vingt-six ans. Mais qui avait raison et qui avait tort? Retour sur un des plus importants conflits sociaux vus en France depuis de nombreuses années: Katia Bitsch et Richard Good.

In the end, it was the street that won it over the government. Having resisted for several weeks against demonstrations that became larger and larger, the Prime Minister Dominique de Villepin with drew the Contract for a First Job - a new measure which would have introduced special conditions to employ young people under 26. But who was right and who was wrong? A look back on one of the most important social conflicts seen in France for several years : Katia Bitsch and Richard Good.

Alors, qu'est-ce qu'il y a de marqué sur ma pancarte? Contrat Poubelle Embauche.

- Les jeunes ne doivent pas vivre dans la précarité. Parce que le CPE1, c'est vraiment ça. C'est, pendant deux ans, le travailleur peut se faire virer du jour au lendemain.

- C'est typiquement français. Notre façon de réagir, là, elle est effectivement mal perçue par les pays anglo-saxons, par exemple. Ils ne comprennent pas ça. Mais c'est notre façon de dialoguer: on en est réduits à2 justement aller dans la rue pour que s'instaure un dialogue.

- Nous, en France, on s'est battus, depuis longtemps pour avoir un contrat social qui puisse faire exemple, même, qui puisse faire référence, qui puisse avoir une référence même, on peut dire, universelle, hein. Un contrat où les patrons étaient obligés de justifier pourquoi ils licencient. Eh ben, il nous reste pas grand-chose. Il nous reste ça mais il ne vont pas nous le prendre, hein, ça, c'est sûr.

- Monsieur Michel Sordi, vous faites donc partie des députés qui ont voté pour le texte concernant le Contrat Première Embauche, vous pensez donc que ce contrat est une bonne réponse au problème de l'emploi des jeunes?

- Tout à fait. Je fais partie des parlementaires qui ont voté pour ce texte, partant déjà d'un premier constat, c'est qu'aujourd'hui, on a, parmi la population, parmi les jeunes qui accèdent au marché du travail, on a 23% de jeunes de moins de 25 ans qui sont au chômage dont 40% qui n'ont pas de diplômes, qui n'ont pas terminé leur formation, et 70% qui démarrent leur carrière professionnelle avec des contrats à durée déterminée de moins de 30 jours. Par rapport à ce constat, j'ai l'intime conviction que le Contrat Première Embauche est une avancée, pour les jeunes qui souscriraient ou pour l'entreprise. L'entreprise va avoir des aides au niveau des charges sociales - et pour le jeune, c'est un contrat classé à durée indéterminée. Ensuite, derrière, ça va ouvrir pour le jeune un droit à la formation et ça va permettre au jeune aussi en cas de rupture - ce qui peut arriver, il y a des cas où ça marchera pas, bien entendu- dès le quatrième mois, de bénéficier des ANPE3. Donc je pense qu'il y a un juste équilibre et que ça ne pourra inciter les entreprises qu'à recruter.

- Je sais pas si ça donne vraiment... si ça rend les jeunes plus attractifs, ça rend les jeunes plus exploitables, ça c'est sûr, ça rend les jeunes... ça met les jeunes dans une situation précaire.

- Chaque fois qu'il y a eu des mesures prises ainsi pour aider, si vous voulez, le monde patronal à embaucher plus facilement -puisque, bon... les charges réduites, etc. - mais ça s'est toujours soldé par des échecs. Ça n'est pas pour ça que le chômage a été réduit. Vous comprenez? En somme, en définitive, qui a profité de l'aubaine? C'est toujours le patron. Bon, c'est pas qu'on veut détester les patrons, pas du tout, mais on leur donne l'occasion de jouer avec ce système de 'je te prends - je te jette'.

- Le Contrat Nouvelle Embauche, on a déjà vu qu'il y a eu des abus par rapport à cela. Est-ce que vous ne craignez pas que ça puisse être la même chose avec le CPE?

- Un jour, on aura maintenu tous ces droits et on n'aura plus d'entreprises parce qu'elles seront toutes délocalisées parce qu'elles trouvent de la main-d'oeuvre moins chère, parce qu'elles trouvent des règlements... Quand on regarde ce mode de fonctionnement des pays nordique, on prend souvent référence, où que ce soit, si je prends le Danemark, par exemple, qui est cité comme référence, ils ont un système extrêmement souple au niveau du travail. C'est-à-dire que l'interruption du contrat de travail peut se faire extrêmement rapidement, beaucoup plus que chez nous où on a un système extrêmement campé4. Donc, il s'agit de trouver un équilibre, je dis bien, c'est un équilibre. On aura toujours des excès. Bien sûr, il y a aura toujours des employeurs qui seront excessifs, comme il y a toujours aussi des salariés qui sont excessifs. Je veux trouver un juste équilibre entre l'employeur et le salarié mais faisons a priori confiance aux gens. Pourquoi voulez-vous qu'un employeur qui recrute un jeune, au bout de deux ans le licencie pour en reprendre un trois mois plus tard? Je crois que si un jeune - et là il aura le temps de se former, de bien apprendre un métier - a des compétences, bien entendu que l'employeur va le garder. Je sais pas, moi, demain vous embauchez quelqu'un, il fait bien son travail, vous allez le liquider pour reprendre quelqu'un, pour recommencer, etc.? J'y crois pas. Alors il y aura toujours les exceptions mais de grâce, arrêtons de juger les exceptions et essayons de voir dans la grande moyenne ce que vont faire à la fois les employeurs et aussi les salariés des entreprises.

- On a organisé aujourd'hui un blocage général un peu de tous les lycées et tous les lycées vont se réunir là régulièrement pour partir en manifestations cet après-midi.

- Le problème, c'est qu'on a fait face ce matin à des dégradations, à des éléments perturbateurs dans certains lycées. On a rencontré une dame dont la voiture a été renversée. On a essayé de discuter avec elle, voilà, pour lui dire que l'UNL5 et que le mouvement lycéen et ses responsables n'étaient pas... ne pouvaient pas se porter garants de telles dégradations et que cela était le fait de certains éléments assez marginaux.

- Comment tu t'y prends pour gérer les débordements éventuels?

- Pour gérer les débordements, le plus important, c'est de discuter avec ces éléments perturbateurs. C'est pas toujours facile parce qu'on fait face à des groupes marginaux qui ne savent pas souvent pourquoi ils sont là, ou d'autres qui sont là par provocation ou qui sont là en protestation contre les forces de police bien souvent. Alors que nous, on essaye de leur faire comprendre que si la police est là, si les organisateurs sont là, si on demande de l'organisation et de la coordination c'est justement pour donner un bon impact par rapport à l'opinion publique et par rapport à la presse et que notre message syndicaliste, que notre message militant ait beaucoup plus de crédibilité qu'il n'en a pour le moment.

- Comment t'expliques que ça dégénère comme ça?

- Ça se voit dans toutes les manifestations. Cela est dû à des jeunes qui ne savent pas pourquoi ils sont là. Ils n'ont pas de revendications syndicales ou de revendications politiques claires. Ils sont là pour gangrener le mouvement. Ça peut se vérifier dans toute la France.

- Hier, donc, il y a eu pas mal de problèmes. Il y a eu des bus qui ont été caillassés6. Il y a eu des arrêts de bus également. Est-ce que vous pensez qu'il faut aller jusqu'à là?

- Ben, pour l'instant, nous, on veut rester pacifiques. On veut qu'il y ait le moins possible de casse. On fait tout pour. Malheureusement il y a des minorités qui le font. Maintenant, si un jour... Il faudrait partir dans cet axe pour que Dominique de Villepin fasse quelque chose, eh ben, peut-être... on verra. On connaît pas la suite.

- La bonne foi de monsieur de Villepin, je crois qu'on peut l'entendre. On l'entend, quoi, c'est sûr, mais les jeunes qui se retrouvent aujourd'hui au chômage, c'est pas ça qu'ils réclament. On a l'impression que monsieur de Villepin, il travaille beaucoup plus pour sa comptabilité personnelle que pour l'intérêt de la jeunesse et puis même du pays en général.

- Je pense qu'il y a peut-être - et certainement - un défaut de communication. Il aurait fallu peut-être plus communiquer sur le texte, augmenter le nombre de réunions, d'échanges, pour mieux expliquer, parce qu'aujourd'hui on entend quand même beaucoup d'inexactitudes, de contrevérités. Donc, certainement, un défaut de communication, je l'accepte. Je pense qu'il y a aussi derrière une grosse manipulation politique de la gauche. On rentre dans une période préélectorale. Les syndicats eux aussi vont avoir des élections dans deux mois, eh ben cet amalgame fait qu'aujourd'hui on est dans une situation de crispation. Je souhaite simplement que les uns et les autres prennent leurs responsabilités.

- Moi, je trouve que c'est quelque chose de très bien. Il y a énormément de sortes de contrats qui existent, hein, des contrats pour la réinsertion des handicapés, des contrats pour d'autres personnes. C'est l'occasion à des jeunes de rentrer dans le monde du travail et d'amener la preuve qu'ils sont bons. Après, c'est un choix, disons, de l'employeur, de le poursuivre, de continuer. Moi, je trouve qu'il vaut mieux avoir des solutions que d'avoir des jeunes qui restent à la maison, voulant travailler, ne trouvant rien. Je pense que c'est parce que c'est tout nouveau que ça leur fait peut-être un petit peu peur, mais qu'il faut rentrer dans le monde du travail d'une façon ou d'une autre et assez vite.

- Nous, ce qu'on dit, c'est que derrière ce projet-là se cache autre chose. C'est qu'il y a pas que le CPE. Il y a le CNE. Il y a déjà toute une politique de travail intérimaire dans les boîtes qui se met en place. Il faut pas voir ça comme un événement isolé, il faut le comprendre comme une pierre de plus dans une stratégie d'ensemble politique qui vise tout simplement - et on le sait très bien - dans les projets du MEDEF7, c'est de supprimer tout simplement le CDI8. La logique, elle est là, et c'est ça aujourd'hui que le monde du travail avec la jeunesse vient dénoncer.

- Il faut pas oublier aussi qu'en France la jeunesse - et le monde du travail - a dit non à une Europe où les patrons peuvent faire ce qu'ils veulent, licencier quand ils veulent, avoir les contrats sociaux qu'ils veulent. Ça, c'est pas possible.

- Je suis optimiste, malgré mon pessimisme pur et dur de toujours -je suis une défaitiste. Mais là je suis sûre.

- J'ai envie de dire, essayons, sortons un peu des archaïsmes. Sortons de l'ornière où on est embourbés. Tentons, imaginons des dispositifs. Certainement qu'il peut être amélioré mais ayons le courage de le mettre en oeuvre, de l'essayer et regardons tous ensemble dans six mois, dans un an ce que ça donne. Mais ayons le courage d'oser quelque chose. Pour l'instant les constats, c'est qu'on est embourbés.

So, what's written on my banner? Contract Trashcan Job.

- Young people mustn't live with insecurity. Because the Contract for a First Job really is that. It means that for two years the worker can be sacked from one day to the next.

- It's typically French. Our way of reacting here is, it's fair to say, badly looked upon in the Anglo-Saxon countries, for example. They don't understand it. But it's our way of creating a dialogue: we are reduced to going into the streets precisely in order to install a dialogue.

- We, in France, we've fought for a long time to have a social contract which could be an example, a reference point even, you could say, universal. A contract where the bosses are obliged to justify why they make someone redundant. Well, there's not a lot left. That's all that we've got left but they're not going to take that from us, it's sure.

- Mr. Michel Sordi, you are then one of the deputies who voted for the motion for the Contrat Première Embauche, you think therefore that this contract is a good answer to the employment problem for young people?

- Yes indeed. I am one of the members of parliament who voted for the motion, starting from a first observation: that today, we have within our population, among the young people who enter into the world of work, we have 23% per cent of young people aged 25 or under who are unemployed, of whom 40% haven't got a qualification, who haven't finished their studies and 70% percent begin their professional career with short term contracts that last less than 30 days. When you take that it in account, I have the profound conviction that the Contrat Première Embauche is an improvement, for the young people who participate and for businesses. Businesses will have fiscal advantages concerning social security charges - and for the young person it is a contract that's classed as of unlimited duration. Following on from that, behind all this, it will open up for the young person the right to training and in the case of a serverance - which might happen, there will be cases where things don't work out, of course - it will all the young person from the fourth month onwards, to claim unemployment benefit. So I think it is a fair balance and that it will encourage businesses to recruit.

- I don't know if it will really give... if it will make young people more attractive to employers, it will make them more exploitable, that's certain; it will make young people... it will put young people in an insecure situation.

- Every time that there's been measures taken like this to help the employers to recruit more easily - because there are reduced social security charges and so on - it's always ended up with failure. It's not like that that unemployment has been reduced. You understand? In a nutshell, in the end who's benefited from the windfall? It's always the bosses. See, it's not that we want to hate the bosses, not at all, but they're giving them the chance to play with this system of 'I take you - I throw you away'.

- With the Contract for New Employees we've already seen that there've been abuses of that. Don't you worry that it could be the same thing with the CPE?

- One day we'll end up having kept all our rights and there won't be any more businesses, because they'll all have moved abroad because they find the workforce cheaper, because they find the rules... When you look at the way things function in the Nordic countries, they're often used as a reference point, wherever you look, if I take Denmark for example, which is cited as a reference, they have a system which is extremely supple in terms of work. That's to say that a severance of the employment contract can be carried out very rapidly, much more than here where there's a system that's extremely entrenched. So it's a question of finding a balance, I say that clearly, it's a balance. There will always be excesses. Of course there will always be employers who will go over the top, just as there are always employees who go over the top. I want to find the right balance between the employer and the employee, but let's have an a priori trust in people. Why do you think that an employer who recruits a young person at the end of two years will fire him to take on another three months later? I think if a young person - and there there'll be time to train, to learn a trade properly - if a young person has competences, of course the employer will keep him. I don't know, tomorrow you hire someone, he does his job well, are you going to throw them out to take someone else to start all over again and so on? I don't think so. So there'll always be exceptions but please, let's stop judging the exceptions and let's try to see in the large bulk of cases what the employers and also the employees will do.

- We've organised to a general barricade in just about all the high schools and all the high schools will meet here regularly to go the demonstrations this afternoon.

- The problem is that this morning we had to deal with damage to property, there are disruptive elements in some colleges. We met a woman who's car had been turned over. We tried to discuss with her, to tell her the that the High School Students Union and its leaders weren't... couldn't be held responsible for such damage and that it was done by a few marginal elements.

- How do you organise yourself to manage things if ever they get out of hand?

- To manage situations that get out of hand, the most important thing is to talk with the disruptive elements. It's not always easy because we have to deal with marginal groups who often don't know why they're there, or others who are there to provoke or are there to protest against the police, very often. Whereas we, we try to make them understand that if the police are there, if the organisers are there, if we ask for organisation and coordination it's precisely in order to make a good impact on public opinion and with the press so that our message as a trade union, our message as activists, has more credibility than it has at the moment.

- How do you explain that things degenerate like that?

- You see it with all demonstrations. It's because of young people who don't know why they're there. They don't have trade union goals or clear political goals. They're there to blight the movement. You can see the same thing right across France.

- Yesterday, then, there were quite a few problems. There were buses which were stoned. Bus stops as well. Do you think that things should be taken that far?

- Well, for the moment we want to stay peaceful. We want the minimum amount of damage. We do everything we can. Unfortunately there are minorities who do the damage. Now, if one day... if we have to go down that route so that Dominique de Villepin does something, well may be, we will see. We don't know what the next step will be.

- The good intentions of Mr. de Villepin, I think you can hear they're there. You hear it, certainly, but for young people who find themselves unemployed, it's not what they're after. You get the impression that Mr. de Villepin is working much more for his own account than in the interest of young people and even the interest of the country as a whole.

- I think that there's maybe, certainly even, a communication problem. Maybe we should have communicated more clearly about the motion, increased the number of meetings, exchanges, to better explain, because today you do hear lots of inexact things, falsehoods. So certainly there's a communication problem, I accept that. I think there's also behind all this a big political manipulation by the left. We're entering a pre-electoral period. The trade unions too will have elections in two months and, well, this mix means that today we're in a brittle situation. I just wish all parties would assume their responsibilities.

- I think that it's something very good. There are an enormous number of contracts which exist, contracts to reintegrate the disabled, contracts for other people. It's the chance for young people to get into the world of work and prove they're good. Afterwards, it's the employer's choice, let's says, to follow through, to continue. Personally, I think it's better to have solutions than to have young people staying at home, wanting to work, finding nothing. I think it's because it's completely new that it frightens them maybe a little bit, but they need to get into the world of work one way or another and fairly rapidly.

- What we say is that behind this project, another one is hidden. There isn't just the CPE. There's the CNE. There's already a whole system of temporary work in companies that's being put into place. You shouldn't see this as an isolated event, you need to understand it as one more brick in a global political strategy that has as its target - and we know this very well - in the employer's organisation the plan is quite simply the abolition of contracts of unlimited duration. That's the logic and it's that the workforce and youth have come to denounce.

- You shouldn't forget too that in France the youth and the workforce have said no to a Europe where employers can do what they, sack people when they want, have the social contracts that they want. That is not possible.

- I am optimistic, despite being always a hard-line pessimist, I am a defeatist. But this time I'm sure.

- What I would like to say is let's try it, lets move beyond these archaic ways. Let's get out of this rut that we're stuck in. Let's try, let's imagine solutions. Certainly it can be improved but let's have the courage to put it in place, try it and let's all look together in six months to see what the result is. But let's have the courage to dare to try something. For the moment, the evidence is that we're in a rut.

1. CPE - Le Contrat Première Embauche proposé par le gouvernement De Villepin pour favoriser l'entrée des jeunes de moins de 26 ans sur le marché du travail?
2. on en est réduits à - Le 'en' est usuel mais n'a pas vraiment d'explication grammaticale dans cette expression. On est réduits (acculés) à faire quelque chose.
3.ANPE - L'Agence Nationale Pour l'Emploi
4. campé - fixé, rigide, figé
5. l'UNL - L'Union Nationale Lycéenne
6. caillassés - attaqués à coups de cailloux
7.MEDEF - le Mouvement des Entreprises de France
8. le CDI - Le Contrat à Durée Indéterminée