Le jardin de Chateaubriand

Grand écrivain du mouvement romantique, célèbre auteur de récits de voyage, François-René Chateaubriand (1768 - 1848) a aussi laissé derrière lui un héritage botanique. Visite guidée à la Vallée-aux-Loups avec Florence Maître.
He was great writer from the romantic movement, a celebrated author of travelogues. And François-René Chateaubriand (1768-1848) also left behind a botanical heritage. A guided tour in the Valley of the Wolves with Florence Maître.
C'est une vallée verte à quelques kilomètres au sud de Paris : un coin de nature au cœur de la banlieue à Châtenay-Malabry. Même si aujourd'hui on y trouve surtout des renards, elle porte encore le nom de Vallée-aux-Loups. Des loups, il y en a eu jusqu'au début du 20e siècle. Il y en avait encore, quand en 1811, l'occupant des lieux, un certain François-René Chateaubriand, écrit ces mots :
- Il y a quatre ans qu'à mon retour de la Terre-Sainte j'achetai près du hameau d'Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Chatenay, une maison de jardinier cachée parmi des collines couvertes de bois. Le terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison, n'était qu'un verger sauvage au bout duquel se trouvaient une ravine et un taillis de châtaigniers.
Chateaubriand s'installe là en 1807 avec son épouse... Il a alors 39 ans et vit des événements un peu particuliers. Jean-Paul Clément est directeur de la maison de Chateaubriand et un biographe de l'écrivain :
- C'est le moment où Chateaubriand rompt définitivement avec Napoléon. On sait que c'est un couple infernal que celui de Chateaubriand et de Napoléon, avec ce conflit : l'un reconnaissant la qualité et la grandeur de l'écrivain, l'autre, les talents de l'homme d'État, mais ce sont deux pouvoirs en quelque sorte affrontés et après avoir écrit un article très vif, très virulent dans le Mercure de France1, Chateaubriand croit plus prudent de s'éloigner pendant quelque temps de Paris et il va choisir une maison qui est un désert.
Et, il faut remonter au dix-septième siècle, c'est un lieu propice à la méditation. Et il faut imaginer tout le lieu entouré de vignes, de champs, de prés, de bois, de forêts, et, au centre de cela, une clairière. Et Chateaubriand qui est un grand voyageur, qui rentre de son pèlerinage de Paris à Jérusalem, donc qui a fait le tour de la Méditerranée, qui est allé en 1791 aux États-Unis, et qui en a rapporté d'ailleurs une sorte de reportage extrêmement intéressant et qu'on aurait intérêt à relire, eh bien, va s'arrêter là, et poser, si je puis dire, son balluchon2 et se faire, comme il le dit dans une lettre, gentleman-farmer. Bon, pas pour longtemps...
À La Vallée-aux-Loups, Chateaubriand a trouvé un endroit où planter ses chers arbres pour les regarder grandir.
- Cet étroit espace me parut propre à renfermer mes longues espérances. Les arbres que j'y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je leur donne de l'ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme j'ai protégé leur jeunesse.
Loin des clameurs parisiennes, Chateaubriand va trouver à la Vallée-aux-Loups l'inspiration et l'envie d'écrire.
- Ce sont dix ans très actifs car la majeure partie de son oeuvre est née là dans une petite tour - on l'a appelé ensuite 'La tour Velléda' parce que c'est une héroïne gauloise des 'Martyrs'. Donc il écrit 'L'itinéraire de Paris à Jérusalem', 1806-1807, et il va le publier en 1811, donc en pleine période de la Vallée-aux-Loups. Il écrit aussi une nouvelle, très belle d'ailleurs, 'Le dernier Abencérage', qui est en fait une sorte d'allégorie des rapports entre deux civilisations, la civilisation musulmane et la civilisation chrétienne, qui est très intéressant et qui est à relire et d'une grande actualité, on le sait. Il commence 'Les Mémoires d'outre-tombe' qu'il appelle d'abord 'Les mémoires de ma vie'.
Le motif de la rupture est vraiment au coeur de la pensée de Chateaubriand, et on peut parler d'une histoire déchirée par la Révolution. Il appartient à l'Ancien Monde et il nage, dit-il, avec espérance, vers une côte qu'il ne connaîtra pas. Eh bien, tous ses livres sont des livres de rupture: la fin d'un monde, un autre qui naît. 'Les Martyrs', c'est cela. C'est le vieux monde païen qui disparaît et le monde chrétien qui commence à s'imposer. Tous ces thèmes-là sont des thèmes récurrents et 'Les Mémoires d'outre-tombe' illustrent évidemment cette idée du déchirement de l'histoire parce qu'ils nous racontent ce qu'était la vie à Combourg, la vie à Saint-Malo, la Révolution, comment il l'a ressentie - sa famille a été d'ailleurs presque entièrement détruite par la Révolution - et cette rupture, il y a un avant, un après. On ne reviendra pas à la période antérieure.
Deux cents ans plus tard, on vient de loin pour contempler ce parc créé par Chateaubriand le voyageur.
- Ce qu'il va faire, je crois, qui est tout à fait symbolique, c'est créer la première maison d'écrivain; c'est-à-dire qu'à partir d'une petite maison sans forme particulière, il va la doter de tout ce qui est souvenirs personnels. Il est passé par Athènes, eh bien, il y aura un péristyle avec des cariatides. Il a voyagé en Amérique et autour de la Méditerranée, eh bien, tous ses arbres seront les souvenirs vivants de ses voyages. On peut parler d'un voyage immobile. Alors il a planté des arbres, et en particulier un cyprès chauve de Virginie qui est très beau et qui à l'époque était rare, des magnolias, des cèdres, des cèdres du Liban, des platanes. Eh bien il y avait peu de platanes encore à l'époque, et c'est la Grèce qui est évoquée. Les roseaux, eh bien c'est les roseaux du Nil puisqu'il est passé par le Nil et l'Égypte. Et il est vrai que sa plus grande vénération, ce sont les arbres qu'il plante, qu'il déplante. Il compose. Il se fait véritablement jardinier et pour lui - il y a une phrase d'ailleurs très émouvante quand on sait qu'il n'aura pas de descendance - il dit, 'les arbres sont ma seule famille'.
En 1817, les rois de France remontent sur le trône. Napoléon 1er est définitivement exilé à Sainte-Hélène. Endetté, l'auteur du 'Génie du Christianisme' n'a pas le choix : il doit revendre son petit paradis.
- Ça a été un grand déchirement. Il le dit dans 'Les Mémoires d'outre-tombe', c'est une des grandes peines de sa vie d'avoir dû vendre - mal d'ailleurs - sa Vallée-aux-Loups. Tous ses souvenirs y étaient attachés. C'était une sorte d'enracinement et c'est avec une peine immense, telle qu'il n'est jamais revenu à la Vallée-aux-Loups, pas plus qu'il n'était revenu à Combourg après la Révolution.
Mais cette maison va rester celle de Chateaubriand. Aucun des propriétaires suivants ne la modifiera vraiment.
Presque deux siècles après le départ de l'écrivain, c'est une demeure qu'on visite au milieu d'un parc boisé. Les arbres ont grandi, d'autres ont été plantés. En face de la maison de Chateaubriand, s'est créé un arboretum. Pour atteindre cet autre domaine où les arbres sont rois, il suffit de traverser une rue bordée de hauts murs. On entre dans un grand jardin où se dressent des arbres majestueux : séquoias, cèdres, saules avec à leurs pieds, des bambous, des fleurs et des arbustes multicolores.
Comme à la maison de Chateaubriand, on retrouve une longue tradition botanique que raconte Christian Lemoin, ingénieur paysagiste au conseil général des Hauts-de-Seine.
- Ce site a une histoire. On se reporte en dix-sept cent et quelque avec la propriété d'une famille, famille Croux, qui étaient des pépiniéristes de père en fils, et qui étaient des pépiniéristes célèbres sur le site. Alors nous sommes donc ici sur le jardin anglais. C'est le coeur de l'arboretum. C'est trois hectares qui ont été conservés véritablement tels qu'ils étaient pratiquement en 1900-1920. Là, nous avons la perspective face à la maison du dix-huitième, avec cette pièce d'eau qui est vraiment le point d'orgue du site, avec les reflets de tous ces arbres qui sont plus ou moins centenaires.
Comme chez leur illustre voisin, les familles qui ont possédé ces terres en ont fait une collection unique.
- Nous avons des arbres très rares. On a un chêne à feuille de Myrsine et puis nous avons aussi un cèdre pleureur, certainement unique en Europe - hein, pour ne pas être prétentieux, on ne va pas dire 'au monde'- qui est un cèdre bleu qui couvre environ huit cents mètres carrés de terrain, soit pratiquement l'équivalent d'un terrain de tennis. Donc, un seul tronc et des branches extraordinaires qui donnent une ambiance absolument magnifique. Voilà. Nous avons des tas de variétés d'arbres qui sont ici relativement rares. Il y a beaucoup de renards, ça peut paraître surprenant mais en fait, cette entité qui correspond à environ quatre-vingts hectares de forêts, de bois, de prairies, de champs, eh bien effectivement il y a une faune importante, les poules d'eau, les canards, tout ça, sont bien sûr sauvages, hein. Il n'y a eu aucune introduction d'animaux, et puis, comme je parlais, les renards ont trouvé un lieu, un pays d'élection pour s'établir.
La Vallée-aux-Loups couvre une soixantaine d'hectares. Le jardin de Chateaubriand s'est agrandi et enrichi d'arbres centenaires. Châtenay-Malabry perpétue l'œuvre de l'écrivain, qui rêvait d'étendre son refuge.
- Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour joindre à mon héritage la lisière des bois qui l'environnent : l'ambition m'est venue ; je voudrais accroître ma promenade de quelques arpents : tout chevalier errant que je suis3, j'ai les goûts sédentaires d'un moine : depuis que j'habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sapins, mes mélèzes, mes cèdres tenant jamais ce qu'ils promettent, la Vallée-aux-Loups deviendra une véritable chartreuse.
It's a green valley a few kilometres to the south of Paris : a refuge of nature in the heart of the Châtenay-Malabry suburb. Even if today you find foxes more than anything here, it's still known as the Valley of the Wolves. There were wolves here until the beginning of the 20th century. They were here as well when in 1811 the inhabitant of these parts, a certain François-René Chateaubriand, wrote these words :
- It was four years ago on my return from the Holy Lands, I bought, near the hamlet of Aulnay, in the neighbourhood of Sceaux and Chatenay, a gardener's house hidden amongst hills covered with woods. The uneven and sandy land that came with the house was just a wild orchard at the bottom of which there was a ravine and a copse of chestnut trees.
Chateaubriand settled there in 1807 with his wife. He was 39 years old and was living through a rather special series of events. Jean-Paul Clément is a director of La Maison de Chateaubriand and a biographer of the writer.
- It's the moment when Chateaubriand breaks definitively with Napoleon. We know that Chateaubriand and Napoleon made a hellish couple, with the one recognising the quality and stature of the author, the other the talents of a statesman, but they're somehow two clashing powers and after having written a very sharp, virulent article in le Mercure de France, Chateaubriand thought it would be perhaps more prudent to distance himself from Paris for a little while and he was to choose this house in the wilderness.
And, you need to go back as far as the 17th century, it's a spot that lends itself to meditation. And you have to imagine all the area surrounded by vines, fields, meadows, woodlands, forests and in the centre of that, a clearing. And Chateubriand, who was a big traveller, who has just got back from his pilgrimage from Paris to Jerusalem, who has done the tour of the Mediterranean, who went to the United States in 1791 and who moreover brought back with him a sort of documentary which is extremely interesting and is well worth re-reading... Well he would stop there, put away his knapsack, if I can put it like that, and as he says in a latter, become a gentleman-farmer. Well, not for long...
In La vallée aux Loups, Chateaubriand had found a spot to plant his beloved trees and watch them grow:
- This narrow space struck me as an appropriate vehicle for my long held wishes. The trees that I planted there are prospering, they're still so small that I put them in the shade when I place myself between them and the sun. One day they will return me this shade, they will protect me in my old age as I protected their youth.
Far from the bustle of Paris, Chateaubriand would find inspiration in the Vallée aux loups and the desire to write.
- They are ten very active years because the major part of his work came to life here in a little tower - which would later be called 'Valeda's tower' because she's a Gallic heroine from 'The Martyrs'. So he writes 'L'itinéraire de Paris à Jérusalem', 1806-1807 and he would publish it in 1811, so right in the middle of the Vallée aux Loups period. He also wrote a short story, which is very beautiful, moreover, 'Le dernier Abencérage', which is in fact a kind of allegory of the relationship between two civilisations, the Muslim civilisation and the Christian civilisation, which is very interesting and which deserves to be re-read and is very topical, as we know. He begins 'Les Mémoires d'outre-tombe' which he first calls 'Les mémoires de ma vie'.
Rupture is the theme that's really at the heart of Chateaubriand's thought, and you can talk of a story torn apart by the revolution. He belongs to the old world and he swims, he says, hopefully, towards a shore that he will not know. Well, all his books are books about rupture : the end of one world, another one which is born. 'Les Martyrs' is about that. It's the old pagan world which disappears and the Christian world which starts to impose itself. All these themes are recurring and 'Les Mémoires d'outre-tombe' illustrate of course this idea of the ripping apart of history because they tell us what life was like at Combourg, in Saint-Malo, the revolution, what he felt about it - his family was, moreover, almost entirely destroyed the revolution - and this rupture, there was a before and an afterwards. We'd never go back to the time before.
Two hundred years later, people come from far and wide to contemplate this park created by Chateaubriand the traveller.
- What he would do, I think, which is completely symbolic, is to create the first writer's house; that's to say he takes a little house that's nothing special and endows it with all his personal memories. He's gone via Athens, so well there'll be a porch with Caryatid sculptured columns. He's been to America and around the Mediterranean, well all his trees will be living memories of these voyages. You can speak in terms of a static voyage. So he planted these trees, and in particular a bald cypress from Virgina which is very beautiful and which at the time was rare, magnolias, cedar trees, cedar trees from Lebanon, plane trees. Well there were very few plane trees at that time and they evoked Greece. The reeds, well they're reeds from the Nile because he went via the Nile and Egypt. And it's true that his greatest esteem was for the trees that he would plant, transplant. He assembled. He turned himself into a true gardener and for him - there's a sentence moreover which is very moving when you known that he wouldn't have any descendants - he says, 'the trees are my only family'.
In 1817, the Kings of France return to the throne. Napoleon I is exiled to Saint Helena for good. In debt, the author of 'Le Génie du Christianisme' has no choice : he has to resell his little paradise.
- It was a big wrench. He said it in 'Les Mémoire d'outre-tombe', it was one of the great sadnesses of his life to have to sell - under priced, furthermore - his Vallée aux Loups. All his memories were attached to it. It was a sort of laying down of roots and it was such a great suffering that he never returned to the Vallée aux Loups, no more than he had returned to Combourg after the revolution.
But this house would remain the house of Chateaubriand. None of the subsequent owners would substantially modify it.
Almost two centuries after the writer left, it's a residence that you can visit in the middle of a wooded park. The trees have grown, others have been planted. Opposite Chateaubriand's house an arboretum has been created. To reach this other domain where the trees reign, all you have to do is to cross a road lined with high walls. You enter a large garden where magnificent trees stand tall : redwoods, cedars, willows with their roots, bamboos, flowers and multicoloured bushes.
As with Chateaubriand's house, you find a long botanic tradition. Christian Lemoin, landscape gardener for the Hauts-de-Seine County Council tells the story.
- This site has a history. You need to go back to the early seventeen hundreds with the ownership of a family, the Croux family, who were nursery owners from father to son, and who were famous nursery owners on this site. So here we are in the English garden. It's the heart of the arboretum. These three hectares have been conserved almost exactly as they were in 1900/1920. There we we have the view facing the 18th century house, with this ornamental pond which is really the show-piece of the site, with the reflection of all these trees which around about a hundred years old.
As at the house of their illustrious neighbour, the families who've owned these grounds have made a unique collection out of them.
- We have some very rare trees. There's a Myrsine leaf oak and then we have a weeping cedar that's certainly unique in Europe - we won't be pretentious and say 'in the world" - which is a blue cedar which covers around 800m2 of land, that's practically the equivalent of a tennis court. So a single trunk and these extraordinary branches which create an absolutely magnificent atmosphere. There we are. We have a whole host of tree varieties which are relatively rare here. There are a lot of foxes, which may seem surprising but in fact, this area which consists of approximately 80 hectares of forests, of woodlands, of meadows, of fields, well in fact there's a lot of wildlife, batfish, ducks, all these things are wild. There's never been animals introduced here and then, as I was saying, foxes have found a place, a homeland of choice to establish themselves.
The Vallée aux Loups covers around 60 hectares. Chateaubriand's garden has been enlarged and enriched with trees that are hundreds of years old. Châtenay-Malabry continues the work of the writer, who dreamed of enlarging his refuge.
- If ever the Bourbons return to the throne, I will only ask for one thing in return for my loyalty: to make me rich enough to add to my heritage the perimiter of woodland that surrounds it. Ambition has come to me : I would like to extend my walk by a few acres ; I may be a wandering knight but I have the sedentary tastes of a monk : since I've lived in this retreat I don't think I've stepped outside my enclosure more than three times. When my pines, my firs, my larches, my cedars fulfil their promiss, the Vallée-aux-loups will become a true country retreat.



