À la chasse en Martinique

Reportage :      Durée : 
octobre 2005

À la chasse en Martinique
  

La saison de la chasse vient de commencer dans la France Métropolitaine mais aussi dans plusieurs des DOM-TOM, ces départements et territoires d'outre-mer qui sont l'héritage de l'époque coloniale mais qui restent partie intégrante de la France moderne d'aujourd'hui. Rendez-vous donc en Martinique avec le journaliste Alex May.

The hunting season has begun in Metropolitan France but also in several of the DOM-TOM, those overseas departments and territories which are a legacy of the colonial era but which remain an integral part of modern France today. Rendez-vous in Martinique with journalist Alex May.

Avec quelque mille cinq cents1 licenciés, la fédération départementale des chasseurs en Martinique est l'une des plus petites de France. Il faut dire que cette île des Antilles, située à 7 000 kilomètres de Paris n'est pas bien grande. Un peu moins de quatre cent mille habitants vivent sur mille cent kilomètres carrés. Ici, pas de gros gibier2 mais des grives, des tourterelles ou encore des canards. Des canards qu'est justement venu chasser Alain-Christophe Pompière accompagné de sa chienne Noisette. Nous sommes dans la mangrove, une zone marécageuse près de l'aéroport de Fort de France. Il fait encore nuit. Alain-Christophe a garé son 4x4 à l'entrée du marais pour rejoindre à pied un cabanon en tôle et en bois qui fait office de poste de gué. Les bottes salies par la boue, les vêtements couleur camouflage et le fusil entre les mains, Alain-Christophe, 44 ans, scrute le ciel.

- Là nous attendons les canards, donc, les sarcelles qui vont commencer à entrer. C'est leur période de migration. Elles viennent des États-Unis, de la région d'ailleurs qui a été touchée par le cyclone Katerina, et elles commencent leur migration normalement par périodes de deux fois, les plus jeunes débutent et après nous avons donc les adultes qui vont commencer la leur.

Et vous attendez que le jour se lève, c'est ça ou...?

- Tout bon chasseur doit être là au lever du jour, donc nous attendons déjà que les sarcelles qui sont entrées dans la nuit puissent se mettre en mouvement, donc passée... c'est la passée du matin, et avec un peu de chance, quelques vols qui vont entrer au cours de la journée.

Au cou d'Alain-Christophe, deux sifflets, ce sont des appeaux.

- La panoplie consiste à avoir un os de mouton bien taillé, bien réalisé, et un sifflet à canards, donc.

- L'os de mouton, c'est pourquoi?

- C'est pour les chevaliers, les limicoles, les pluviers, et puis quelques espèces de canards qui sifflent. Et les autres, c'est pour les cris de canards habituels, quoi, qu'on entend un peu partout. Et vous pouvez essayer, là, ou il ne faut pas essayer maintenant?

- Oh, vous pouvez toujours essayer, hein... Alors, le canard, les chevaliers!

Et il y a rien qui vient, là.

- Absolument rien. Peut-être un peu plus tard. Peut-être un autre jour.

Parfois, vous attendez pendant des heures sans rien voir venir?

- Oh, je crois que nous pouvons attendre des heures. Nous pouvons attendre des journées entières. Et nous pouvons attendre des semaines entières.


Et les minutes passent. Toujours pas de canards, mais des moustiques. Pas vraiment rassurant car une épidémie de dengue touche actuellement la Martinique. La dengue, c'est cette maladie transmise par les moustiques. Deux personnes en sont mortes en septembre. Alain-Christophe, lui, ne semble pas inquiet.

- Les moustiques de marécages ne sont pas aussi dangereux que nos moustiques des villes. Aux marécages il faut simplement prendre la précaution de mettre un anti-moustique quelconque, soit à base de citronnelle - je crois qu'il y a beaucoup de citronnelle en Martinique, les gens utilisent pas mal la citronnelle - ou un produit du commerce, et puis vous êtes relativement tranquille parce que les moustiques, en fait, à la chasse, ils sont là au lever du jour et au coucher du soleil, après, ils vous laissent tranquille, donc...

Et vous avez le souvenir, quelquefois, d'avoir vraiment dû faire face à une quantité monstrueuse de moustiques?

- Je crois que vous avez des fois des nuits. Si vous avez une nuée de moustiques qui vous tombe dessus, vous êtes mal. Il faut faire un repli stratégique et aller vous protéger vite fait.

Cela fait près de trente ans qu'Alain-Christophe manie le fusil. Il est même président d'une association de chasseurs, une activité pratiquée aussi par sa femme et leurs deux enfants. Dans la vie, Alain-Christophe est animateur et va dans les écoles sensibiliser les jeunes au respect de l'environnement. Bref, chasseur et écologiste en même temps.

- C'est une question qui peut faire débat. Vous avez des écologistes qui revendiquent leur écologie, purs et durs, en vous disant que la chasse n'est pas compatible parce que vous faites un prélèvement, parce que vous détruisez. À cela on dit, oui, on fait un prélèvement, on tue. Donc, si vous tuez dans des limites raisonnables de ce qui pourrait être détruit ailleurs autrement, je crois que vous n'avez pas commis un acte irréversible. Par contre si vous détruisez et que vous ne garantissez pas l'espèce, qu'elle ne puisse pas se reproduire et qu'elle ne puisse pas durer, là, vous êtes pas seulement un chasseur, vous êtes un destructeur. Le chasseur ne détruit pas. Il prélève juste sa part. C'est un prédateur.

C'est état d'esprit et cette vision de la chasse font dire à Alain-Christophe que tout animal tué doit ensuite être mangé. Pas question de gâcher la nourriture.

- Vous avez des espèces déjà qui sont très appréciées, pas nécessairement les plus grosses. Vous avez des espèces comme la bécassine qui est une espèce délicieuse. Si vous êtes invité à manger une telle espèce, il faut savoir que c'est un cadeau somptueux qu'on vous fait.

Pourquoi? Parce que c'est difficile à chasser? Il n'y en a pas beaucoup?


- C'est difficile à chasser. C'est surtout merveilleux à chasser parce que c'est une espèce qui se défend très bien et surtout que c'est une chair très très fine. À côté de ça, sûr, un chasseur doit légitimement manger le fruit de sa chasse ou en tout cas en faire profiter ceux qui doivent être à la table. Il ne s'agit pas de chasser, et de ne rien faire du produit de sa chasse. Ce serait contre nature et ce serait même, quelque part, une forme de délit vis-à-vis de la nature.

Le jour s'est maintenant levé. Les canards ne se décident pas à pointer le bout de leur bec et le prédateur décide de rejoindre une autre zone de la mangrove, réservée à la chasse à la tourterelle.

- Là, on va aller vérifier si les amis qui sont postés à la tourterelle en tirent quelques-unes, et puis passer quelques instants avec eux. En tout cas ça canarde un peu plus du côté des tourterelles.

- Oui, oui. Parce que la tourterelle est encore présente, tandis que les autres espèces comme les canards ne sont pas encore arrivées.

À peine arrivés sur le site, en bordure de l'autoroute, une tourterelle passe dans la ligne de mire d'Alain-Christophe.

- Cherche-la, là, là, cherche. Va! Donc, là, Noisette, votre chienne, est partie chercher la tourterelle que vous venez de tirer, comme vous dites.

- Tout à fait. Elle est en train de chercher. Elle va se mettre sous le vent et tenter de récupérer les effluves de la tourterelle. Mais ce sont de grandes herbes, donc, ce qui lui abîme un peu les narines parce que ce sont des herbes coupantes. Donc elle a un petit peu de mal. Apporte! Apporte! Viens ma chienne, viens. C'est bien. Assis! Lâche! C'est bien.

Et puis c'est à nouveau l'attente. Des coups de fusil se font entendre, tirés par les autres chasseurs qui se trouvent dans le secteur. Un - , oiseau qui ressemble à un pigeon, passe.

- C'est un petit ortolan qui fait sa petite route dominicale. Il fait son petit circuit. Et là vous n'avez pas sorti le fusil? Ah non, non, non! Pas pour les ortolans. Ce sont des oiseaux magnifiques, culinairement délicieux, mais trop rares pour être tirés. Nous avons deux tourterelles qui remontent mais je ne pense pas qu'elles vont arriver jusqu'à nous.

Voici venir en revanche un camarade d'Alain-Christophe. Ils échangent quelques mots en créole, langue très utilisée dans les départements d'outre-mer français.

- Je reviens tout à l'heure.

Le soleil est maintenant bien présent. Alain-Christophe profite de l'ombre d'un bosquet. Deux derniers coups de feu pour la forme, et notre chasseur décide de rentrer. Arrivé chez lui, Alain-Christophe devra encore nettoyer son 4x4, le fusil et sa chienne.

The hunting season has begun in Metropolitan France but also in several of the DOM-TOM, those overseas departments and territories which are a legacy of the colonial era but which remain an integral part of modern France today. Rendez-vous in Martinique with journalist Alex May.


With some 1500 members, the Federation of Hunters in the department of Martinique is one of the smallest in France. It has to be said that this island in the Caribbean, situated 7000 kilometres from France is not very big. A little under 400,000 inhabitants live on 1200km2. Here there isn't any big game but, thrushes, turtle-doves or ducks. Ducks are exactly what Alain-Christophe Pompière has come to hunt with his dog Hazelnut. We are in the mangrove swamp, a marshy zone near the Fort de France airport. It's still night. Alain-Christophe has parked his four wheel drive at the entrance of the marsh land to go by foot to a shed made from wood and corrugated iron which serves as a fording point. His boots dirtied by the mud, his clothes in camouflage colours and his rifle between his hands, Alain-Christophe, 44 years old, scans the sky.

- Here we are waiting for the ducks, therefore, teal ducks which are going to start to arrive. It's their migration period. They come from the United States, moreover from the region which was hit hurricane Katrina, and they begin their migration normally in two phases, the youngest to begin with and then afterwards we have the adults who will begin theirs.

And you wait for daybreak is that it or... ?

- Every good hunter should be there at daybreak, so we're waiting for the teals which arrived during the night to start to make a move, so it's the morning flight and with a little luck, there'll be a few flights during the day.


Around Alain-Christophe's neck are two whistles - they're bird callers.

- The outfit consists of a sheep's bone that's well shaped, well finished, and a whistle for ducks.

What's the sheep's bone for?

- That's for sandpipers, limicoles, plovers and then some species of duck that whistle. And the others, that's for the usual duck's cry that you hear a bit everywhere.

And can you try them, here, or shouldn't we try now?

- Oh you can always try them... so the duck... the the sandpipers!

And nothing comes there.

- Absolutely nothing. Maybe a little later. Maybe another day.

Do you sometimes wait for hours without seeing anything coming?

- Oh, I think we can wait for hours. We can wait for entire days. And we can for entire weeks.

And the minutes tick by. Still no ducks, but mosquitoes. Not particularly reassuring because a dengue epidemic is hitting Martinique at the moment. Dengue is an illness which is transmitted by mosquitoes. Two people died of it in September. Alain-Christophe doesn't seem worried though.

- Mosquitoes in marshland aren't as dangerous mosquitoes in towns. In the marshes you just have to take the precaution of putting any old anti-mosquito ointment, either based on citronella - I think there's a lot of citronella in Martinique, people use citronella quite a lot - or a commercial product, and then you're relatively calm because in fact mosquitoes, when you're hunting, they're there at the beginning of the day and at sunset, otherwise, they leave you alone, so...

Have you every found yourself confronted with a monstrous number of mosquitoes?

- I think that you have that sometimes during the night. If you have a thick cloud of mosquitoes that descends upon you're in a bad way. You need to beat a strategic retreat and go and protect yourself quickly.

For nearly thirty years Alain-Christophe has wielded a rifle. He's even the president of an association for hunters, it's an activity practised as well by his wife and their two children. As part of his daily life, Alain-Christophe is an activity leader and goes to schools to raise awareness among young people about respect for the environment. In short, hunter and ecologist at the same time.

- It's a question that can cause debate. You have ecologists who stand for a purist hard-line ecology, who say that hunting is not compatible because you're culling, you're destroying. To that we say 'yes' we're culling, we kill. So if you kill within reasonable limits what could have been destroyed elsewhere in another manner, I don't think you've committed an irreversible act. On the other hand if you destroy and you don't safeguard the species, so that it can't reproduce and can't last, then you're not simply a hunter you're a destroyer. The hunter doesn't destroy. He just culls his portion. He's a predator.

This spirit and this vision of hunting leads Alain-Christophe to say that all animals that are killed should then be eaten. No question of spoiling food.

- You've got species that are very much appreciated, not necessarily the largest. You have species like snipe which is a delicious species. If someone invites you to eat such a species, you should know that it's a sumptuous gift that you're being offered.

Why? Because it's difficult to hunt? There aren't many of them?


- It's difficult to hunt. Above all it's marvellous to hunt because it's a species that looks after itself very well and has a very very delicate flesh. Aside from that, certainly, a hunter must legitimately eat the fruit of his hunt or at least let those at his table benefit from it. There's no question of hunting and doing nothing with the product of the hunt. That would be against nature and that would even in a certain way be a sort of crime against nature.

Daybreak has arrived. The ducks haven't opted to stick the tips of their beaks out and the predator decides to head for another zone in the mangrove swamp, reserved for hunting turtle-doves.

- Here we're going to see if our friends posted on the turtle-doves have shot any, and then spend some time with them.

At any rate, there's more sniping going on in the turtle-dove zone.

- Yes, yes. Because the turtle dove is still here whereas other species such as ducks haven't yet arrived.

No sooner arrived at the site, on the side of the motorway, than a turtle-dove enters Alain-Christophe's line of fire.

- Go get it, fetch. Go on!

So there, Hazelnut, your dog, has gone to look for the turtle-dove that you've just shot, as you say.

- That's right she's looking for it. She's going to place herself in the breeze and try to pick up the smell of the turtle-dove. But there's long grass here, so that damages his nostrils a little because it's grass that cuts. So she's having a little bit of difficulty. Bring! Bring! Here dog, here. That's good. Sit. Drop. That's good.

And then it's waiting once again. Shots are heard, fired by other hunters in the sector. A bunting, a bird that resembles a pigeon, passes by.

- It's a little bunting on it's little Sunday day out. It's doing it's little circuit.

And you didn't get the rifle out?

- Oh, no, no, no! Not for buntings. They're magnificent birds, delicious for cooking, but too rare to be shot. We've got two turtle-doves coming back up but I don't think they're getting to get as far as us.

On the other hand here does come a colleague of Alain-Christophe. They exchange a few words in creole, a language that's used a great deal in the French overseas departments.

- I'll come back later.

The sun is now well out. Alain-Christophe takes advantage of the shade of a grove. Two final shots for form's sake and our hunter decides to return home. Once back at home, Alain-Christophe still has to clean his four wheel drive, his rifle and his dog.

1. quelque mille cinq cent - Lorsque "quelque" signifie "environ", comme ici, c'est un mot invariable.
2. de gros gibier - Le gibier, c'est un mot collectif, donc employer au singulier, qui désigne les animaux sauvages que l'on chasse.