Dedans, il y a tout un passé

Sur le mur des traits gris, blancs et noirs incompréhensibles. Bombe de peinture en main, Méac, Pierre de son vrai nom, trace les contours d'une grande fresque. Au centre il a placé le numéro 93, référence au département de la Seine-Saint-Denis, au nord-est de Paris.
On the wall: incomprehensible grey, white and black strokes. Paint spray in hand, Méac – Pierre is his real name – outlines the contours of a large mural. At the centre he's put the number 93 – a reference to the Seine-Saint-Denis department, in the north-east of Paris.
- Au départ on a une esquisse. C'est comme des personnes là qui sont là sur un chantier en train de construire une route. On comprend rien. Ils tracent des lignes et tout. Ben, là c'est exactement pareil. Donc c'est beaucoup de tracé et puis au fur et à mesure, ben, on aura beaucoup plus de formes, on verra beaucoup plus le dessin au fur et à mesure.
- Là, c'est plus le côté obscur en fait. Je suis en train de représenter Dark Vador1. En fait, si vous voulez, il y en a qui ont fait des écoles d'art et puis qui font du graffiti aujourd'hui, il y en a d'autres qui n'ont pas fait d'école d'art et puis j'essaie d'exprimer la différence en fait à travers cette fresque.
Pour Méac, le côté obscur ce sont les gens qui viennent des écoles d'art. Méac et ses amis ont commencé à faire des graffs dans la rue.
- J'ai commencé en 88, mais sinon le dessin, depuis tout petit j'avais déjà un don pour dessiner et puis je me suis perfectionné avec les bases et puis avec le temps...
- Pour la passion, le plaisir, tout ça le graff, sinon dans la vie professionnelle, la communication sur tous les supports, que ce soit la carte de visite jusqu'à la campagne de pub.
Et qu'est-ce que le graff a de différent des autres pratiques artistiques?
- A la base c'est un style de rue, un mode de rue et pas quelque chose où on a appliqué des règles en disant il faut que ce soit comme ça, fais comme ça avec telles couleurs. C'est un mode d'expression où n'importe quelle personne pourrait venir et puis prendre une bombe et puis faire ce qui lui passe par la tête.
Maxime, lui, n'a que 17 ans et il n'a jamais tagué sur un mur à la sauvette. Son pseudo: Scout!
- C'est venu par le dessin tout d'abord. J'étais dans un centre de loisirs quand j'étais tout petit avec un moniteur qui m'a montré un magazine et c'est à partir de là que j'ai accroché en fait. C'était une façon d'aboutir son travail sur papier et de le reproduire sur un mur. Voilà, c'est parti. Une fois qu'on a accroché, c'est comme une drogue. On peut pas s'en passer. Là ça va faire une petite année, mais deux ans en vrai et... une année parce que vraiment c'est parti, c'est bien parti. Là, ça prend la moitié de ma vie avec les études, parce que les études... il faut savoir que sans les études on peut rien faire dans la vie, donc c'est une passion juste après les études en fait. Et j'en fais selon les moyens du bord2, quoi, parce que l'argent on peut pas l'inventer.
Il en aura fallu du boulot, des heures et des heures et des jours et des jours, des années même...
Maxime habite dans la banlieue sud de Paris mais il rend très souvent visite aux graffeurs plus anciens, par exemple en Seine-Saint-Denis, le meilleur moyen d'apprendre:
- J'ai fait beaucoup de rencontres avec des gens avec qui je suis resté en contact et à l'heure actuelle je peins avec eux en fait. C'est une très grande chance de peindre avec eux parce qu'ils sont connus et reconnus donc ça m'apporte beaucoup de choses et ça me permet d'évoluer énormément. C'est pas difficile. Il y a un ordre et faut suivre l'ordre, faut suivre ce qu'on nous apprend et après il y a pas de problèmes.
Le graff vient de la rue et même s'il a parfois une mauvaise image, les graffeurs sont fiers de leurs origines. À l'image de Swen de Saint-Denis: il graffe depuis 21 ans. Son surnom, c'est Mafia Crew.
- Tu vois, il y avait une émission, ça s'appelait H.I.P.H.OP. À l'ancienne, c'était sur le Smurf3. Tu vois, l'animateur il s'appelait Sidney et la première émission elle se passait à côté de chez moi à la cité des 4000 et c'était la première fois que Madonna venait en France. C'était la première fois qu'elle passait sur un plateau de télé en France. Et à côté d'elle il y avait un gars, il taguait Futura 2000. Nous, on l'a vu grafer tout ça. On s'est dit : Qu'est-ce qu'il fait, lui? T'as vu? Et le lendemain on taguait tous Futura 2000. On savait pas pourquoi exactement. Jusqu'à ce que quelqu'un, il est venu, il nous a expliqué que Futura 2000, c'était quelqu'un qui existait déjà. Il fallait nous trouver un nom. Après petit à petit on s'est trouvé chacun son nom, tout ça... on a monté un petit groupe. Et après, mi-85 on était vraiment opérationnels mais on a commencé par le vandalisme uniquement.
Swen ne peut pas vivre du graff. Pour lui c'est une passion. Il réalise d'immenses fresques riches en couleurs, aux dessins impeccables. Pourtant il est parti de très loin4.
Nous, avant, quand on était petits on était obligés de voler nos bombes. C'était 80 francs une bombe. Il t'en faut au minimum 20 pour faire un beau machin5. Tu vas pas mettre 1600 francs dans... tu vois, dans des bombes de peinture, quoi. Aujourd'hui il y a des magasins spécialisés, c'est 3 euros la bombe, avec des pressions, c'est-à-dire que tu peux repeindre un métro en 20 minutes, ou, tu vois, spécialement pour le graffiti. C'est-à-dire que c'est devenu une industrie, DVDs, T-shirts, tous les produits dérivés. Après t'as des commandes par les municipalités, des plans, tu vois, à droite à gauche6. Si tu veux c'est un joli pied de nez7 parce que quand tu te dis... avant, moi, il y a quinze ans ou seize ans tu m'aurais dit, tu te feras des sous avec du graffiti, je t'aurais pas cru. J'aurais dit au contraire, je vais me faire attraper, c'est moi qui vais payer une amende. Maintenant je suis inscrit dans des organismes, c'est-à-dire je suis à la maison des artistes, tu vois, parce qu'il me faut un numéro de SIRET8pour pouvoir facturer les municipalités de ça justement, tu vois. C'est bien. On a peint aux Galeries Lafayette récemment, imagine-toi, carrément dans... la toile, elle devait rester un mois et ça fait cinq mois qu'elle y est. Tu sais, ils t'ont fait un petit étage « fashion », ça s'appelle le VO, Version Originale, tu vas là-bas, tu trouves notre toile.
Le monde du graff a bien changé mais cette évolution comporte aussi quelques dérives.
- Maintenant il y a de l'argent dans le mouvement-là. C'est-à-dire maintenant les écoles d'art elles veulent récupérer notre art. Notre art, enfin notre art... Si, c'est notre art à nous, tu vois. C'est-à-dire maintenant, c'est facile tu fais cinq ans d'Art Déco, c'est-à-dire tu sors, t'es super doué en dessin, tu vas t'entraîner un an à la bombe de peinture parce que c'est pas évident de manier une bombe de peinture. C'est pas un stylo ou un pinceau, tu vois et après, dès que t'es prête, eh ben tu viens, tu fais un graffiti, fort techniquement et tout ça, tu vois. Le problème c'est que c'est vide, il y a pas de passé derrière ton... Il y a pas d'histoire derrière toi, tu vois. Moi, je vais juste simplement faire un tag. Un tag, c'est une signature, tu vois, c'est uniquement la signature. Je vais uniquement faire un tag. Toi, tu vas sortir d'école d'art, tu vas même me dessiner en réalisme et tout ça, ça aura jamais la même valeur que simplement mon tag à moi, parce que moi, dedans il y a tout un passé;
Et qu'est-ce que t'appelles « passé »?
- Ben « passé », c'est nos exploits dans le graffiti, parce qu’aujourd'hui, comme je t'explique, aujourd'hui il y a toutes les technologies. T'as internet, t'as les magazines, t'as tout ça. Aujourd'hui, presque t'as plus aucun mérite à aller taguer dans la rue. Quand je te parle de taguer, la démarche vandale, tu vois. T'as soit du tag ou du graffiti mais il faut que ça soit illégal.
- Moi je sais pas comment t'expliquer. Au début comme je t'ai dit on a pris ça inconsciemment, tu vois, et après on s'est pris au jeu et c'est devenu une drogue. C'est même pas... On n'a pas pris ça comme un effet de mode, ou quoi que ce soit, tu vois. Je sais pas, toi, t'as un hobby, admettons, t'aimes faire de la danse, ou de l'aérobic ou quoi, tu vois. Moi, je vis pas du graffiti, hélas, j'aurais bien voulu mais, bon, c'est super dur, on est des millions, tu vois, et en plus de ça, moi, si je vais démarcher et quelqu'un d'école d'art il va démarcher, c'est pas la même chose, tu vois. Moi, j'ai pas de lunettes rouges, j'ai pas de queue de cheval, j'ai pas de diplôme de... tu vois ce que je veux dire. Pour moi un graffiti c'est des... C'est toi - même si t'es pas un initié, t'arrives à lire... parce ce que le concept, c'est quoi? C'est de mettre ton nom le plus possible dans les endroits les plus inaccessibles et lisibles de tous.
Comme dans tous les arts il y a plusieurs styles dans le graff. Explication historique avec Swen:
- Il y a un style allemand, on va dire, il y a un style allemand, c'est la 3D. Tu vois, tout ce qui est en 3D, lettres, eh ben le style allemand, tu sais, bien net, bien précis, tout ça, tu vois, bien géométrique. Maintenant c'est la France, les meilleurs en graffitis mondiaux. Tu vois, eh ben la France, elle a surclassé les États-Unis. Tu vois, avant que ça s'efface, tu vois la tête de personnages, là-bas, en bande dessinée un petit peu en haut? Les États-Unis ça a commencé par ça, beaucoup caricatural, BD9. Il y a certaines références, il y a Vaughn Bodé. C'était un dessinateur dans les années psychédéliques, tu vois. On prend beaucoup référence sur lui, et... comment ça s'appelle? Tandis qu’en France maintenant, c'est venu le réalisme. Mais le problème de la France c'est que nous, c'est arrivé par le vandalisme, c'est super mal perçu. Tu vas en Belgique, tu vas en Allemagne ou en Espagne, c'est... Tu peins en pleine rue normale, tu vois, les gens ils connaissent et c'est normal.
Depuis cinq six ans des villes de banlieues parisiennes organisent des festivals officiels de graffs. Bagnolet, par exemple. Des murs sont mis à la disposition des graffeurs pendant plusieurs jours mais il y a peu de murs disponibles et chaque année pour peindre de nouvelles fresques, les graffeurs recouvrent de noir celles de l'année précédente.
- At the outset there's a sketch. It's like people who are there on a construction site building a road. You don't understand anything. They mark out lines and so on. Well, here it's exactly the same thing. So there are lots of outlines and then little by little, well, you'll have a lot more shapes, gradually you'll see the drawing much more.
- Here, it's more the dark side in fact. I'm illustrating Darth Vador. In fact, like, there are those who've done art school and then now do graffiti today; there are others who haven't done art school. And actually I'm trying to show the difference through this mural.
For Méac, the dark side is the people who come from art school. Méac and his friends started doing graffiti in the street.
- I started in '88, but otherwise I've been drawing since I was very young; I already had a gift for drawing and then I perfected my skills by working on the fundamentals and then with time...
For passion, for pleasure and all that, I do graffiti... otherwise my professional life is marketing in all different media, whether through visiting cards or through advertising campaigns.
And what does graffiti have that's different from other art forms?
- At its heart it's a street style, a street style and not something where you've applied rules by saying it has to be like this, do it like that with these colours. It's a way of expressing yourself, where anybody could come and then take a spray can and then do what comes to mind.
As for Maxime, he's only 17 years old and he's never tagged a wall in anger. His pseudonym: Scout.
- It came through drawing to begin with. I was in an activity centre when I was very small with a monitor who showed me a magazine and actually it's from that point that I got into it. It was a way of bringing the work I'd done on paper to fruition and reproducing it on a wall. So then it took off. Once you're hooked, it's like a drug. You can't do without it. Now it's just under a year; two years really... but one since it's really taken off. Now it takes up half my life with my studies, because studies... you've got to realise that without studies you can't do anything. So it's a passion that comes just behind the studies in fact. And I do as much as my means allow – because you can't invent money.
Maxime lives in the southern suburbs of Paris, but he often visits the older graffiti artists, for example in Seine-Saint-Denis. It's the best way to learn.
- I've had lots of meetings with people who I've stayed in touch with and at this moment in time I'm painting with them in fact. It's a very big opportunity for me to paint with them because they're well known and recognised, so I get a lot out of it and it allows me to evolve enormously. It's not difficult. There's an order and you have to follow the order, you have to follow what they teach you and afterwards there are no problems.
Graffiti comes from the streets and even if sometimes it gets a bad press, the graffiti artists are proud of their roots. Take for example Swen de Saint-Denis. He's been doing graffiti for 21 years. His working name is Mafia Crew.
- You see, there was a programme that was called “H.I.P.H.O.P”, it was on Smurf (a branch of break dancing). You know, the presenter was called Sidney and the first broadcast took place near me in the Cité des 4000 and it was the first time that Madonna had come to France. It was the first time that she'd appeared in a television studio in France. And by her side there was a bloke who was tagging Futura 2000. We saw him graffing and all that. And we said to ourselves: 'What's he doing? Did you see that?' And the next day we were all tagging Futura 2000. We didn't know why exactly. Until someone came to us and explained that Futura 2000 was someone who existed already. We had to find a name. Afterwards, little by little each of us found a name and all that.... we formed a little group. And afterwards by mid-85 we were really operational but we started by just vandalism.
Swen can't live off graffiti. For him it's a passion. He creates huge murals rich in colours with impeccable drawing. And yet he's come a long way.
- Before when we were small we were obliged to steal our spray cans. It was 80 francs a can and you need at least 20 to do something that's good – you're not going to put 1600 francs into... you see, into paint sprays like. Today there are specialist shops, it's 3 euros the can, pressurised – that's to say you can repaint an underground train in 20 minutes, or, like... – specially for graffiti. That's to say it's become an industry – DVDs, tee shirts, all the marketing goods. Then you have orders from local authorities, projects here and there. If you like, it's a nice irony – because when you say to yourself... before, if you'd told me 15 or 16 years ago that I would be making money out of graffiti, I wouldn't have believed you. I would have said on the contrary, I'm going to get caught, it's me who's going to be paying a fine. Now I'm signed up to organisations, that's to say I'm with the social security fund for artists, because I need a business identity number – so that I can bill the local authorities, you see. It's good. We painted the Galeries Lafayette recently. Imagine that! right there on the ceiling, it was supposed to stay there for a month, it's five months that it's been there. You know, they've done a little 'fashion' floor that's called VO, Original Version, you see there, you'll find our picture.
The world of graffiti has certainly changed but that development has also brought with it some distortions.
- Now there's money in the movement. That's to say Art Schools want to get in on our art. Our art, when I say 'our' art... well yes it is 'our' art, you see. That's to say, now it's easy, you do five years of Art Deco, that's to say you come out, you're ultra-gifted in drawing, you'll do a year's training with a paint spray, because handling a spray can isn't straightforward. It's not a pen or a brush, you see... And afterwards, as soon as you're ready, well you come, you do a graffiti, which is technically proficient and all that, you see. The problem is that it's empty, there's no story behind you, you see. Me, I'll simply do a tag - a tag is a signature, you see, it's just the signature - I'll just do a tag; you, you'll come out of art school, you'll even draw me realistically and all that. It will never have the same value as just my tag, because with me, there's a whole past to it.
And what do you call 'a past'?
- Well a 'past'... It's our exploits in graffiti, because today, as I've explained to you, today there are all these technologies. You've got the internet, you've got magazines, you've got all that. Today there's virtually nothing to it to go out tagging in the street. When I say tagging, I'm talking about the act of vandalism, either it's a tag or it's graffiti but it's got to be illegal.
-I don't know how to explain it to you. At the beginning as I said, we absorbed this without thinking, you see, and afterwards we took to the game and it became a drug... We didn't do it like a fashion thing, or whatever, you see. I don't know, you you have a hobby, let's say, you like to dance, or do aerobics or whatever, you see. Me, I don't live off graffiti, sadly, I'd have liked to but, well, it's very hard. There are millions of us, you know, and on top of that me, if I go looking for work and someone from art school goes looking for work, it's not the same thing you see. I don't have red glasses, I don't have a pony tail, I don't have a diploma in... you see what I mean. For me a graffiti, it's yourself - even if you're not into it, you get to read it... because the concept is what? It's to put your name as much as possible in the most inaccessible places that are readable by everyone.
As in all art forms there a several styles of graffiti. A historical explanation from Swen:
- There's a German style, let's say, there's a German style that's the 3D. You know, everything that's in 3D, the letters, well the German style, you know, very clean, very precise and all that, you know very geometric. Today it's France that has the best graffiti artists in the world. You know, France has surpassed the United States. You see there - before it disappears - you see the heads of characters, there, in cartoon style, a little bit stretched, up there? The United States began like that, very much caricatures, cartoons – there are certain references, there's Vaughn Bodé. That was a cartoonist from the psychedelic era, you see. He's very much a reference point... And what do they call it in France now? It's become realism. But the problem with France is that with us it's come through vandalism, it's really badly looked on. You go to Belgium, you go to Germany or in Spain, it's... You paint right there in the middle of an ordinary street, the people they know and it's accepted.
For five or six years now the towns in the Parisian suburbs organise official graffiti festivals, Bagnolet, for example. The walls are made available for the graffiti artists for several days, but there are very few walls available and and each year, to paint new murals, the graffiti artists cover over in black those from the previous year.

