Ils habillent le Pape

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avril 2005

Ils habillent le Pape
  

Il y a là le vêtement que le Pape portait pour l'ouverture de l'année sainte – Noël 1999 – et qui est un vêtement futuriste, en quelque sorte, avec un textile façonné en lurex qui est une fibre extrêmement contemporaine et qui commence à faire ses preuves, qui sera la fibre du 21ème siècle, si on peut dire, un décor, lui aussi, très futuriste mais le vêtement, lui, reste un vêtement traditionnel de l'Église romaine.

Futuriste est le moins qu'on puisse dire en effet. Des références au monde de la science fiction viennent à l'esprit devant ce mantum - une grande cape - tellement flamboyant en rouge, bleu et or.

Jean Paul II sans être moteur de cette affaire, si vous voulez, a fait confiance au maître des célébrations liturgiques – Monseigneur Marini qui organisait les grandes liturgies papales - et en lui confiant il savait qu'il lui permettrait de rénover, d'innover même, au niveau liturgique.

Ce choix de vêtements fut le fruit d'une philosophie bien pensée:

Il y a l'idée de modernité. Dire: l'église est de son temps, l'église travaille avec des artistes d'aujourd'hui. Et aussi cette idée de faire du beau, de dire: on peut faire du beau, la liturgie - la messe, la louange de Dieu – ça se fonde sur la beauté et cette beauté elle passe à travers les vêtements, elle passe par le vêtement, comme elle passe par la musique comme elle passe par l'architecture. Et donc le vêtement doit être beau et il doit être beau tout en restant simple. Parce que là aussi ça c'est le troisième qualificatif, si vous voulez, avec ce qu'on a, sous les évêques, élaboré pendant le Concile il y a quarante ans* de... essayer de décharger l'église de ce côté de richesse en disant: on peut faire du beau sans faire forcément du coûteux. Les vêtements qui sont exposés là sont des vêtements qui sont faits d'une manière très simple. Quand on voit, c'est du textile que l'on trouve dans le commerce qui est brodé avec des choses toutes simples avec des galons qui sont pas forcément en fil d'or, des perles en verre, des choses extrêmement simples... de base, du raphia, de la laine, mais avec cela on peut faire une très belle décoration, un très beau décor, tout à fait contemporain et c'est donc ces conjonctions, c'est la tradition de l'église, avec de la beauté, avec de la simplicité également et avec de la modernité. 

Mgr Marini et Jean Paul II avaient leur maison de couture préférée:

Les deux couturiers-designers de la firme de X Regio dont Stefano Zanella qui est prêtre et un couturier qui travaille avec lui qui s'appelle Gianluca Scattolin étaient ceux qui recevaient le plus de suffrages de la part du pontife, parce que justement leurs vêtements étaient très construits, très pensés, très réfléchis, avec ces deux côtés vraiment très nets, de tradition et de modernité. Et en même temps de légèreté puisque, comme vous le savez, à la fin du pontificat le Pape était très fatigué donc il fallait que les vêtements soient extrêmement légers et là aussi c'était pas évident à faire il faut une grande maîtrise du métier. 

Une maîtrise qui s'avère évidente dans le mantum de Noël 1999:

C'est extrêmement symbolique. L'étoffe même a été dessinée par Stefano Zanella qui a voulu prendre un motif répétitif qui montre une porte d'or, la Porte d'or c'est la porte du jubilé, ça c'est... le jubilé juif montre aussi la porte d'or, si vous voulez, c'est vraiment le principe de base. On traverse cette porte pour un monde meilleur, en quelque sorte, c'est ça, ce que veut dire le «jubilé». Donc ce motif de la Porte d'or qui, lui, est traversé par deux rayons de couleur, un rayon rouge et un rayon bleu qui sont les deux couleurs du Christ, le Christ homme et le Christ Dieu, si vous voulez. Et ce motif répétitif qui est tissé en fil de lurex doré associé avec de la soie, d'ailleurs, va donner ce très très beau vêtement. 

Les mitres ont évolué aussi:

Les mitres étaient devenues, surtout en Italie et en Espagne des choses absolument immenses qui n'avaient plus beaucoup de... d'une part pas beaucoup d'élégance, et plus beaucoup de signification c'était un espèce d'obus* que l'on portait sur la tête et là il y a eu vraiment un désir de revenir à la forme médiévale de la mitre, du petit bonnet d'évêque, si vous voulez, qui permettait une simple décoration mais quelque chose de plus élégant et qui ne donnait pas à l'image humaine de celui qui la portait une image un peu... un peu ridicule en quelque sorte. 

Si Jean Paul II a rénové l'image de l'Eglise, c'est qu'il était un produit de son temps:

Son prédécesseur Paul VI, si vous voulez, a été affronté avec l'application du Concile et un tas de choses qui... avec des personnes qui étaient des gens d'avant le Concile ou d'autres qui étaient pour le Concile et Paul VI n'avait pas eu le temps d'adapter ça, c'est une... si je puis le dire, le pontificat de Jean Paul II et surtout la deuxième partie du pontificat de Jean Paul II dans les années 1990 a été un moment de réflexion sur ce qu'a dit le Concile en reprenant pied* dans la tradition de l'Eglise tout en* s'associant à la modernité. Paul VI ne pouvait pas le faire, ça, c'était trop tôt par rapport au Concile. Il y avait trop de personnes en lice* et trop de gens immédiatement impliqués, si vous voulez. 

Ce travail sur l'image n'était pas bien vu par tout le monde:

Bien entendu, eh bien, vous savez chaque fois qu'on fait quelque chose il y a des critiques et on ne peut pas passer sous silence que le pontificat du Jean Paul II a été médiatique. C'est un homme qui s'est énormément déplacé et dont l'image a été très vue et c'est parce que justement cette image était bien plus visible que l'image de ses prédécesseurs... Jean XXIII, on l'a très peu vu , Paul VI un petit peu, mais Jean Paul II a été très vu et il fallait que cette image soit une image en même temps traditionnelle, pour dire bon il est dans la continuité des autres évêques de Rome, des autres Papes de Rome, et en même temps bien montrer qu'il était installé dans la fin du 20ème siècle et dans le début du 21ème siècle.

L'exposition est aussi l'occasion d'approfondir nos connaissances sur les rites symboliques catholiques:

Il y a quatre, même cinq, couleurs liturgiques, si vous voulez, qui rythment le temps liturgique, qui rythment l'année liturgique, les couleurs claires, le blanc, pour les fêtes joyeuses, pour Noël, pour Pâques, pour les fêtes du Christ, pour l'Ascension, ainsi de suite*; les fêtes douloureuses, alors on prend les vêtements sombres, le noir ou le violet, maintenant on prend davantage le violet que le noir, si vous voulez, ça c'est vraiment une question un peu de mode si on peut dire parce que le noir était peut-être... était jugé trop triste, trop funèbre, justement et que ces cinquante dernières années on a préféré privilégier le violet par rapport au noir. Le rouge est associé à la fête des martyres, évidemment à cause du sang versé mais aussi du dimanche des Rameaux, de la Pentecôte, et puis c'est également, comme vos auditeurs l'ont vu pour les funérailles du Pape, c'est également la couleur funèbre du Pape. Le Pape on l'enterre pas avec des vêtements violets ou noirs, on l'enterre avec des vêtements rouges. Ca aussi c'est quelque chose qui trouve sa naissance au Moyen Age, même à l'Antiquité tardive, parce que le Pape d'Occident en Occident, à Rome donc, s'est senti comme l'héritier de la gloire, de la grandeur de l'Empereur d'Orient. L'Empereur d'Orient c'était le porphyrogénète*, celui qui est né dans la pourpre, dans le rouge. Et donc le Pape a pris la pourpre pour lui, et donc il portait, quand il était vivant, un manteau rouge, et mort, il gardait cette même couleur rouge parce qu'il était enseveli dans la pourpre, comme un porphyrogénète, vous voyez, c'est extra. Donc quand Paul VI a rétabli les couleurs liturgiques, après le Concile, il a désiré garder cette couleur rouge pour le Pape. 

Alors il y a aussi le vert, le vert qui est une couleur je dirais passe-partout*, qui est là pour les fêtes où il y a rien d'autre, rien de particulier. Pour les jours un peu ordinaires on prend le vert. Et puis il y a également le rose, qui est très peu employé qui s'emploie deux fois dans l'année: un peu avant Noël, le troisième dimanche de l'Avent, pour marquer un moment de joie pendant l'Avent et également la même chose pendant le Carême, le quatrième dimanche de Carême qui est à Rome le dimanche de la Rose, qui est le dimanche où le Pape fait une célébration un peu particulière, de bénédiction d'une rose, d'un bijou en forme de rose, bijou qu'il va envoyer une fois par an à un sanctuaire dans le monde. Notre-Dame de Lourdes a reçu l'an dernier avant que le Pape vienne, l'an dernier, la Rose d'or. Et c'est parce qu'il fait cette célébration de Rose d'or qu'on s'habille en Rose.

La mort du pape Jean Paul II ne va pas mettre fin à ces innovations. Mgr Marini a déjà préparé une nouveauté – ou plus exactement un retour – pour son successeur:

Le signe de l'évêque dès l'Antiquité, dès le quatrième siècle, le signe de l'évêque c'est une écharpe de laine blanche, une grande écharpe de laine blanche qui montre dans l'assemblée que celui-ci* est l'évêque. Et l'évêque de Rome a pris cette écharpe, très tôt, comme l'évêque byzantin, l'évêque de Constantinople. Et donc ce pallium qui est tissé en laine blanche toute simple va devenir le signe de l'évêque bien avant la mitre, bien avant le couvre-chef, le chapeau à deux pointes qui est la mitre que tout le monde connaît. Et donc ce pallium lui aussi, comme la chasuble, va se raccourcir au cours du siècle et va perdre son identité, en quelque sorte, pour ne plus être seulement le signe de l'évêque de Rome mais ensuite le signe des archevêques métropolitains et puis d'autres évêques, qui ont l'autorisation de le porter et puis c'est devenu une toute petite bande de laine qu'on met autour du cou et que personne ne voit finalement et l'idée de Monseigneur Marini - donc le maître des célébrations liturgiques du Saint-Siège - c'est que ce pallium doit reprendre de l'importance. Et il pense que pour le prochain pape, eh bien, ça sera cette manière, avec le pallium qu'on va désigner le prochain pape. Ca sera la manière de le désigner, puisque il faut le désigner d'une manière ou d'une autre et que la tiare donc, l'ancien couvre-chef papal de cette tiare en forme pointue, elle, a été abandonnée sous Paul VI. Donc Monseigneur Marini pense que le pallium ça sera une très belle marque, un très beau signe visible lors de l'installation du futur souverain pontif et nous avons ici comme vous l'avez vu deux prototypes de ce pallium, de ce grand pallium. Et même Jean Paul II en a essayé un, la nuit de..., le soir de Noël, le jour de Noël 1999, il a essayé ce pallium justement pour voir un peu ce que ça pouvait donner. Si vous voulez c'est plus modeste que la tiare mais c'est beaucoup plus attachant, c'est beaucoup plus intéressant parce que c'est vraiment, vraiment la tradition de l'Eglise des premiers siècles, si vous voulez.

Le travail sur l'image est bien en phase avec l'époque:

On a eu une tendance après le Concile à vouloir vraiment tout abandonner, surtout en France et dans les pays anglo-saxons et on se rendait compte qu'en abandonnant vraiment trop de signes on perdait un peu pied. Je crois que... surtout quand on parle à travers... avec les jeunes, les jeunes gens veulent des choses évidemment simples mais des choses aussi significatives. Qu'il y ait une simplification et que d'autres artistes s'intéressent au décor, à la manière de faire, ça certainement* et que l'on abandonne peut-être la soie qui devient très couteuse et autres* pour mettre des ... pour prendre du textile contemporain, pourquoi pas, il n'y a pas de raisons pour cela, de donner la place au matériel, aux matériaux contemporains, de donner la place aux artistes contemporains, pour que la liturgie évolue dans le cadre de l'art, si vous voulez, qu'elle ne devienne pas quelque chose de figé mais je ne crois pas qu'il y aura abandon des signes, au contraire, on a plutôt l'impression que la jeunesse d'aujourd'hui, plus qu'il y a trente ou quarante ans, désire ces signes. 

«Ils habillent le Pape» est au musée de Fourvière à Lyon jusqu'au 17 juillet.