Chantons sous l'occupation

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janvier 2004

Chantons sous l'occupation
  

Nous sommes en septembre 1939, l'Allemagne vient d'envahir la Pologne, la deuxième guerre mondiale a commencé. Maurice Chevalier, chanteur vedette du cabaret, met ses talents au service  de la cause nationale.

C'est le point de départ de 'Chantons sous l'occupation' une très belle rétrospective sur le rôle des chanteurs pendant la deuxième guerre mondiale. Isabelle Doré-Rivé en est la directrice:

En 1939 on va essayer de galvaniser un peu le moral des troupes. On va essayer de faire comme si c’était? La référence, c’est clairement 1914. On pense à l’Union Sacrée, à tous les Français unis dans un effort national et ça donne ‘Ça fait d’excellents Français’ de Maurice Chevalier qui raconte en gros que tous les Français sont différents, qu’ils ont leurs petits soucis, leurs petits bobos, mais que au fond ça va faire une excellente nation de soldats. Et on est persuadés, mais intimement persuadés d’avoir la meilleure armée du monde laquelle armée va être défaite en six semaines de façon magistrale avec quatre-vingt-dix mille morts et un million huit-cent mille prisonniers. Enfin, c’est vraiment la pire défaite de l’histoire de l’armée française. Il y a un silence total sur la défaite. C’est jamais évoqué. Alors, on peut la voir évoquée sous des formes très très atténuées, par exemple on parle de l’absent, on parle du prisonnier, on parle du? Il y a beaucoup de femmes qui attendent leur mari ou leur compagnon. On chante beaucoup ça dans la chanson. Donc c’est par là qu’on peut voir qu’il s’est passé quelque chose, mais il y a aucune chanson qui dit ‘on a subi la pire défaite de notre histoire'. C’est pas possible.

Je viens de fermer ma fenêtre,
Le brouillard qui tombe est glacé
Jusque dans ma chambre il pénètre,
Notre chambre où meurt le passé.

Je suis seule ce soir
Avec mes rêves,
Je suis seule ce soir
Sans ton amour.
Le jour tombe, ma joie s'achève,
Tout se brise dans mon c?ur lourd.
Je suis seule ce soir
Avec ma peine
J'ai perdu l'espoir
De ton retour,
Et pourtant je t'aime encore et pour toujours
Ne me laisse pas seule sans ton amour.
Paroles: Paul Durand. Musique: Rose Noël, Jean Casanova

Je crois que le mot c’est ‘autocensure’. Personne n’interdit aux artistes de faire une chanson sur la défaite mais personne n’a envie de l’entendre non plus. Alors la chanson de variété c’est un refuge parce que ça parle d’amour, d’exotisme. C’est quelque chose qui est complètement coupé des réalités quotidiennes; ça fait du bien. Et puis il y a la chanson qui permet de sublimer un peu les difficultés du temps, c’est-à-dire les restrictions notamment. On fait semblant de se moquer des difficultés pour que ça soit plus facile à supporter.

Madame Duchenoque* est d'un âge où l'on fait ce que l'on doit
Elle est femme de ménage chez de bons petits bourgeois
L'autre jour, elle entend son maître dire : 'Bobonne* j'ai appris
Qu'on va manquer d'allumettes, de tapioca et de riz.
Les chaussures vont faire défaut*, rares seront les haricots,
On ne trouvera plus de pieds de veaux, on va manquer de billets de métro!"
Cette brave madame Duchenoque en a reçu comme un choc
Et comme elle n'est pas loufoque* elle s'est constituée un stock.
Elle a du sucre et de l'essence, du yaourt et du beurre rance*
Et de l'huile goménolée pour mettre dans sa chicorée.
Cette brave madame Duchenoque au besoin sait faire du troc,
Un camembert contre un boc et elle augmente son petit stock.
Georgius 1941

C’est vrai que la radio a beaucoup aidé la diffusion des? de ce qu’on appelle maintenant les tubes, enfin, les? des variétés qui marchent bien, sachant que la radio c’est un phénomène récent. Ça s’est développé à partir des années 20. Ça se développe vraiment à la fin des années 30. Et ça, ça permet en temps réel de diffuser les nouveautés. Il y a bien sûr aussi les disques. Tout l’équipement est pas faramineux mais enfin ça permet aussi de? les gens se réunissent tout autour de la radio ou du phonographe pour écouter des chansons. Et puis, eh bien il y a aussi la diffusion des partitions. C’est ce qu’on montre dans l’exposition. C’est pas que les gens sachent bien lire la musique, mais enfin ils voient? il y a les paroles qui sont imprimées. On voit quand ça monte et quand ça descend. Enfin, on arrive à suivre à peu près la mélodie et on chante beaucoup plus que maintenant. Il y a une pratique collective du chant qui est beaucoup plus développée que de nos jours.

La musique devient vite un instrument de propagande.  De Londres, la BBC va utiliser la chanson pour diffuser ses messages, le régime Vichy pour les siens:

J'ai un copain journaliste
Ah oui?
Il travail dans cinq ou six journaux de Paris.
Alors il doit avoir du boulot!
Ah, pas trop, le Kommandanture lui envoie ses articles tout écrits:
M. Hitler a des journaux qui prêchent en France l'ordre nouveau
La presse aux ordres des nazis est une presse bien pourrie
A c'est triste vraiment que certains Français soient allemands
Ne gaspiller pas le papier. Ne gaspillez pas votre argent. Il ne faut jamais acheter un seul journal pro-allemand.
BBC

Maréchal nous voilà !
Devant toi, le sauveur de la France
Nous jurons, nous, tes gars
De servir et de suivre tes pas
Maréchal nous voilà !
Tu nous as redonné l'espérance
La Patrie renaîtra !
Maréchal, Maréchal, nous voilà !
A.Montagard. Musique: A.Montagard, C.Courtioux 1941

Mais, c'est vrai qu'en France la plupart des chanteurs ont subi l'occupation passivement.  Le même Maurice Chevalier qui a chanté pour le moral des Français va chanter pour les officiers allemands à Paris, comme Charles Trenet et Edith Piaf.  A l'époque la plupart des Français ont accepté le régime de Vichy du Maréchal Pétain comme un mal nécessaire. Et puis ils avaient leurs propres intérêts à protéger. 


C’est des gens qui se positionnent clairement sur le terrain de l’art, c’est-à-dire qu’ils prétendent ne pas faire de politique, ils prétendent ne pas s’engager et ils revendiquent le droit de chanter quel que soit le public. Ça se défend, sauf que du coup ils sont? leur image est récupérée par la propagande franco-allemande, pour le coup qui a très envie de présenter l’image d’une collaboration culturelle franco-allemande et le plus éclatant, là, c’est les voyages en Allemagne organisés pour tous les artistes, hein, aussi bien les écrivains que les peintres ou que bien sûr les chanteurs, et bon, là, c’est? en ne voulant pas s’engager, en ne voulant pas prendre parti, c’est des gens qui font clairement le jeu de la? eh bien du régime vichyste et de l’occupant. Pas forcément par adhésion fondamentale de leur part, mais un peu par lâcheté, un peu pour préserver leur carrière. C’est largement pour préserver leur carrière. C’est pour continuer à chanter, sachant que si eux, ils arrêtent, d’autres prendront leur place. 

Il y a des gens qui refusent, type Henri Salvador, Jean Sablon, mais pour refuser et continuer d’exister en tant que chanteur, il va falloir s’exiler. C’est des gens qui sont obligés de partir en Amérique du sud. Tout le monde n’a pas le courage de faire ça quand même. D’une façon générale tout le monde n’a pas eu le courage de résister.

Sur le plan artistique, c'est une période où le jazz va pénétrer la culture populaire.  On assiste à l'arrivée des mouvements hédonistes tel que les zazous:

Les ch'veux tout frisottés
Le col haut de dix -huit pieds
Ah! ils sont zazous
Le doigt comme ça en l'air
Le veston qui traîne par terre
Ah! ils sont zazous
Ils ont des pantalons d'une coupe inouïe
Qui arrivent un peu au-dessous des genoux
Et qu'il pleuve ou qu'il vente ils ont un parapluie
Des grosses lunettes noires et puis surtout
Ils ont l'air dégouté
Tout ces petits agités
Ah! ils sont zazous
Johnny Hess et Maurice Martelier, 1942

On peut présenter les Zazous comme des Résistants. Bon, c’est une forme de résistance quand même très particulière. Elle est surtout très minoritaire. Les Zazous, c’est quelques fils à papa privilégiés, plutôt Parisiens, qui ont un mode de vie, c’est vrai, un peu décalé. Alors est-ce que c’est une crise d’adolescence ou une forme de résistance? Ça, ça se discute. Toujours est-il que le jazz connaît ses heures de gloire pendant la guerre parce que, eh bien, il est pas interdit en tant que tel. On interdit les compositeurs américains et juifs mais pas le jazz en tant que forme musicale, et bon, bien sûr il trouve sa pleine expansion à la Libération avec l’arrivée des Américains, de leur musique et de leurs musiciens.

En 1944 arrive enfin la libération:

Alors là, tout le monde va se mettre à chanter la Résistance et en même temps il y a des gens qui vont suivre tous les hauts et les bas de l’opinion publique française. Maurice Chevalier, par exemple, Maurice Chevalier chante devant les Allemands, c’est vrai, en 40-41, il arrête en 43 pour différentes raisons, dont une très personnelle qui est que sa femme est d’origine juive et qu’elle se trouve confrontée aux lois racistes de Vichy, et là, bon, ça fait réfléchir. D’une façon générale, l’opinion publique adhère beaucoup moins au régime de Vichy en 43 qu’en 40, ça c’est quelque chose qu‘on sait. Et Chevalier a quelques problèmes à la Libération, ceci dit il va quand même chanter et être un des grands chanteurs de la Libération. Il va chanter, eh bien ‘C’est une fleur de Paris’ qui dit que chaque Français va garder une petite flamme de résistance au fond de lui-même. C’est une thèse qui va être très défendue après guerre. Quand on connaît un peu la réalité des faits, c’est beaucoup plus gris.

Mon épicier l'avait gardée dans son comptoir
Le percepteur la conservait dans son tiroir
La fleur si belle de notre espoir
Le pharmacien la dorlotait dans un bocal
L'ex-caporal en parlait à l'ex-général
Car c'était elle, notre idéal.

Refrain 1:
C'est une fleur de Paris
Du vieux Paris qui sourit
Car c'est la fleur du retour
Du retour des beaux jours
Pendant quatre ans dans nos coeurs
Elle a gardé ses couleurs
Bleu, blanc, rouge, avec l'espoir elle a fleuri,
Fleur de Paris
Paroles: Maurice Vandair Musique: Henri Bourtayre

Dans l'après guerre les chanteurs qui ont flirté avec le régime de Vichy échappent aux punitions les plus sévères:

Il y a une épuration dont Maurice Chevalier fait les frais, mais bon?qui est pas bien méchante, hein, ça lui vaut, je crois quelques journées de? est-ce que c’est de la prison? Mais enfin c’est un régime très atténué. Mais l’épuration épargne largement les chanteurs, parce qu’on s’adresse d’abord aux politiques, aux gens qui ont vraiment servi le régime en toute connaissance de cause. Je pense à Robert Brazillac, par exemple, à l’écrivain. Les chanteurs? Non. Ils passent pour des saltimbanques. Ils sont un peu en dehors de ça. Et puis, vous savez, la mémoire sur la période de Vichy, c’est quelque chose d’assez récent. On va soigneusement enterrer tout ça pendant vingt ou trente ans et développer le rite? le mythe d’une France résistante. Alors ce qu’on voit dans l’exposition, c’est des chansons à la gloire de la Résistance qui fleurissent comme par hasard en 44, ou à la gloire des alliés ou à la gloire de De Gaulle. Bon, c’est humain mais c’est vrai que ça fait réfléchir sur la sincérité des gens.

Quelle morale est-ce qu'on peut tirer de la chanson sous l'occupation?  Est-ce que les choses pourraient se reproduire ajourd'hui?

C’est bien difficile. L’histoire ne repasse pas les plats, par définition. J’ai le sentiment que les chanteurs d’aujourd’hui sont plus engagés et plus vigilants et que il y a une sorte de contrôle du public sur les chanteurs qui existait peut-être pas à l’époque où la chanson était un peu dans un ghetto artistique, enfin?un ghetto, c’est sans doute un terme malheureux, mais dans un univers un peu protégé et un peu à côté des contingences de la réalité.

Si vous passez à Lyon avant mars 2004, l'expostion au Musée de la Résistance est à ne pas manquer:

Ça permet de prendre conscience de l’extrême vitalité des gens, enfin de? c’est vraiment un désir de survivre à tout prix. Ça c’est quelque chose qui transparaît à chaque ligne et à chaque note, je dirais. Et puis, eh bien, voir que malgré les difficultés, la vie continue même dans les pires conditions, même dans les camps de concentration, l’analyse de l’humain, c’est quelque chose de très intéressant. C’est même puissamment optimiste sur le fond parce que on se dit que, même dans le pire du pire, il arrive à sortir des choses qui sont positives et qui poussent les gens vers la vie. Ça c’est, sur le plan humain, c’est quelque chose qu'on fait ressortir de l’exposition et qui est vraiment fort. 

Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines?
Ami, entends-tu le chant lourd du pays qu'on enchaîne?

Ohé partisans, ouvriers et paysans, à vos armes!
Ce soir l'ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes.
Montez de la mine, descendez des collines, camarades,
Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades;

Ohé les tueurs, à la balle ou couteau tuez vite!
Ohé saboteur, attention à ton fardeau de dynamite!
C'est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères,

La haine à nos trousses, et la faim qui nous pousse, la misère.
Il y a des pays où les gens aux creux du lit font des rêves
Ici, nous, vois-tu, nous, on marche et nous, on tue, nous on crève


Ici chacun sait ce qu'il veut, ce qu'il fait quand il passe;
Ami, si tu tombes, un ami sort de l'ombre à ta place.
Demain du sang noir sèchera au grand soleil sur les routes

Sifflez, compagnons, dans la nuit la liberté vous écoute
Le chant des partisans

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