Sang d'encre

Moi, ce que j’aime, c’est avoir envie d’aller au bout. J’ai envie de savoir ce qui va se passer , comment ça va se terminer, comment ça va se dénouer, comment? c’est ça hein? c’est que on a envie de toujours aller plus loin.
Le suspense il est au bout de la plume. C’est-à-dire? il y a toujours des découvertes à faire. Et au bout de la découverte, on a toujours des surprises.
Je pense que l’humain, il est fait à la fois d’ombre et de lumière. Donc, quelque part? on doit avoir besoin de temps en temps de lire des choses où ce côté de l’humanité qui n’est pas forcément toujours très reluisant, on a peut-être besoin de l’exorciser un peu en lisant des polars.
J’écris parce que je suis en colère et je peux exprimer ma colère par la littérature et il y a un genre littéraire qui se prête vraiment, vraiment à l’expression de la colère et à l’expression des passions humaines, c’est le roman noir. Le roman policier, j’aime pas, c’est un roman de l’ordre. Mais le roman noir, c’est un roman de? qui montre le désordre du monde. Donc, voilà, c’est une occasion d’exprimer sa colère.
What makes them type? France's leading thriller writers on the art of the 'polar'.
Le roman noir est très populaire en France aujourd'hui, comme d'ailleurs un peu partout dans le monde. Chaque pays apporte sa contribution au genre et en même temps les modes traversent facilement les frontières. Ce qui distingue son incarnation française, peut-être, est le grand nombre d'auteurs qui introduisent une dimension engagée dans le choix de leurs héros.
Écoutons la colère par exemple d'un des grands maîtres en la matière, Didier Daeninckx:
?Eh bien, de l’état du monde. Quand on voit les inégalités absolument effrayantes dans un monde aussi riche, comme ça , et où des grandes puissances, au lieu d’aider des pays à se relever les ramènent au Moyen-âge, comme on peut assister à peu près depuis des dizaines d’années sur la surface du globe, donc, il y a ça, et puis au quotidien l’inégalité entre les hommes, les gens qui demandent de l’argent aux feux rouges, les gens qui meurent de faim, les gens qui ne peuvent pas être soignés du SIDA parce qu’ils ont pas d’argent pour payer les médicaments en Afrique.
Dans un interview, la motivation est clairement affichée. Après, tout le travail de l'artiste est dans sa transformation:
Avec la magie du roman, c’est-à-dire d’avoir des personnages et de prendre des personnages, de les complexifier et de mettre des personnages qui ressemblent étrangement à des humains dans des situations impossibles et d’essayer de voir comment ils s’en sortent* en ne vendant pas leur âme au diable. Et donc, ces? moi, j’ai des personnages qui sont souvent des personnages solidaires qui essayent de s’en sortir en ayant comme ambition première de pouvoir le lendemain se regarder dans la glace. Donc, c’est? c’est ça le roman pour moi.
On peut rencontrer les meilleurs écrivains du polar contemporain à 'Sang d'encre' - la réunion annuelle des afficionados qui se déroule à Vienne tous les automnes. Dominique Manotti, elle aussi, est motivée par un regard critique envers la société d'aujourd'hui:
J’y suis arrivée assez tard. J’y suis arrivée dans les cinquante ans, à peu près. Alors, plusieurs choses me passionnent. La première, c’est que j’ai toujours aimé lire des romans noirs, donc, quand j’ai eu envie d’écrire, j’ai eu envie d’écrire des histoires que j’aimais lire. La deuxième raison, c’est que je trouve le roman noir très bien adapté à la société dans laquelle nous vivons et à mon état d’esprit qui est un état d’esprit assez désespéré, pour tout dire.
Un regard, noir, désespéré, sans compromis... mais pas sans contreparties:
Si, c’est une forme de plaisir? La compréhension est une forme de plaisir. Arriver à comprendre cette société, si, c’est une forme de plaisir, et puis, il y a aussi évidemment une fascination de la crise, des marges, du désespoir. C’est la beauté de la méduse. Moi, ce que j’essaye de faire, c’est vraiment de faire un espèce de?bon? je voudrais pas être trop prétentieuse? à ma taille, à ma mesure, la condition humaine de la fin du vingtième. Je suis pas une femme de l’avenir, je suis plutôt une femme du passé.
C’est quoi? C’est l’histoire d’une société très profondément en crise et très profondément déboussolée qui arrive au bout d’une certaine forme de violence et c’est ça que j’essaye de? Mais c’est toujours pour moi, c’est toujours une peinture sociale. C’est pas une peinture d’individus, c’est pas une étude de sentiments. C’est une étude de groupes en mouvement.
Pour moi, alors ce qui m’est très important, c’est que je n’ai pas de héros positif. Je ne crois pas au mythe du bon flic. Non, c’est un personnage? ce sont des personnages qui participent à la violence ambiante. Ils ne représentent pas la morale et le bien. Je ne suis pas partisan de la vision de Bush de la société, avec une lutte du bien contre le mal.
Francis Zamponi est arrivé au roman noir par la voie du journalisme. Il a eu un très grand succès avec un récit autour de la guerre en Algérie, 'Mon colonel' qui a été très bien accueilli par les anciens combattants pour l'exactitude des recherches et des évocations. Son dernier roman vient de sortir.
Alors c’est un roman effectivement comme dit le titre ‘Vendetta Corsa’ qui a rapport avec la Corse mais il y a juste le dernier chapitre qui se passe en Corse. C’est une aventure qui se passe sur le bateau entre la Corse? entre le continent, Marseille, et la Corse avec le? la prise en otage d’un bateau par des gens qui réclament des discussions avec le gouvernement. Alors, bon, moi, c’est un roman évidemment, avec des personnages que j’ai créés, une fiction, mais comme journaliste j’ai beaucoup travaillé sur la Corse donc il y a aussi un aspect document. Il y a des situations qui sont réelles? alors pas la prise en otage du bateau, ça, ça n’a pas encore eu lieu, mais des personnages à l’intérieur il y a plusieurs histoires, des personnages et des situations, et j’ai essayé à travers la fiction de donner une image de la complexité, enfin telle que je la ressens moi, enfin c’est pas au nom d’un parti ni rien, telle que je la ressens de la situation en Corse.
Eh, oui, j’ai pas une vision du complot mondial, parce qu’il y a des auteurs de romans noirs qui ont ça, où il y a toujours une organisation? mais j’ai quand même une vision assez pessimiste, effectivement, sur l’évolution des choses, parce que entre le* politique au sens large et puis la réalité, moi ce qui m’intéresse beaucoup - c’est pour ça que j’ai choisi ce style du roman noir et pas du roman policier - c’est d’essayer de décortiquer un peu les institutions. C’est ce qui m’intéresse le plus, alors comme journaliste mais aussi comme romancier, c’est d’essayer de comprendre, moi d’abord, et puis de faire comprendre aux lecteurs, comment sont prises les décisions qui influent sur nous, quels sont les gens qui décident, même si souvent ils décident pas grand-chose, c’est aussi mon impression, et c’est pour ça que j’essaie le plus possible de retrouver leur langage. Il y a des dialogues entre des gens qui sont anciens élèves de l’ENA, eh bien je me suis efforcé en en voyant, en mangeant avec beaucoup de les faire parler en vrai. Les policiers aussi. Ca m’intéresse d’essayer de reconstituer, de montrer aux? - parce que le lecteur n’a pas la chance qu’ont les journalistes, de pénétrer les milieux du pouvoir - eh bien d’essayer de leur montrer comment ça se passe tel que moi je le ressens.
Alexis Lecaye tente un mélange des genres dans son dernier ouvrage 'Dame de coeur'
J’essaie de faire des ‘thrillers’ romantiques, voilà, des thrillers avec une partie romanesque très forte, qui est au moins aussi forte que la partie policière, avec des personnages très? que j’essaie de fouiller le plus possible dans leurs motivations, dans leur histoire, dans leurs peurs, dans leurs etc., dans leurs amours, dans leurs relations, etc., même si ça échappe un peu parfois au polar proprement dit, quoi. J’essaie de créer un univers romanesque dans lequel il y a un élément thriller, mais qui n’est pas forcément tout le temps le principal. La chance du polar c’est quand même un retour à un certain classicisme, à la fois le modernisme mais un certain classicisme dans la forme et dans les intrigues de raconter? du classicisme dans le sens de raconter les plus belles histoires possibles. Vous voyez ce que je veux dire, avec les plus beaux personnages possibles, en étant? en faisant des romans qui soient plus complets, quoi, et je crois que c’est la tendance un peu moderne du roman, mais pas seulement français, quand je lis des auteurs américains ou des auteurs anglais comme Elizabeth George, etc., c’est des romans qui? c’est vrai que ce sont des romans policiers mais qui dépassent de très loin l’aspect juste policier, quoi, où c’est vraiment des fresques très très complètes d’un état, d’un milieu, de personnages, de relations inter-humaines qui décrivent en même temps un moment de la société. C’est très complexe et très fouillé, et très documenté avec des auteurs qui savent vraiment de quoi ils parlent, qui sont renseignés, qui n’écrivent pas à la va-vite, sans savoir quels sont les milieux qu’ils décrivent, etc. Je dirais que c’est un peu ça, il y a une exigence des lecteurs maintenant qui fait les auteurs sont obligés de faire des romans de plus en plus à la fois crédibles et justes, à la fois sur l’aspect psychologique, humain, des personnages et sur l’aspect technique et professionnel de la réalité vie quotidienne quoi, aussi bien professionnelle que chez eux etc. quoi.
Notons au passage qu'il s'agit d'un livre très lisible pour les étudiants en français:
J’essaie d’écrire le plus simplement possible, moi. J’ai une écriture qu’on peut appeler? Je n’aime pas ce qu’on appelle le style, au sens style, recherche, un peu artificiel indépendamment du sens qu’on donne à ses histoires. Donc je pense que j’essaie de faire un style le plus facilement lisible pour tout le monde.
Le parcours de Hubert Nivon est un peu exceptionnel. Il a commencé d'écrire sur le crime après y avoir participé:
Oh bien alors tout simplement, parce que je suis passé par là, c’est- à -dire que après les années 68 j’ai été hors la loi, tout simplement. Donc j’ai participé à un certain nombre de hold-up, de choses comme ça et en fait je raconte notre histoire, en fait, c‘est une historie vécue, c’est pas un truc, voilà. Alors j‘ai repris aussi l’histoire avec? de gens qui m’étaient proches à l’époque ,que j’ai bien connus voilà, donc. C’est un témoignage en fait ce bouquin. Voilà, depuis bon, eh bien évidemment je suis sorti de là- dedans complètement mais j’ai gardé des relations, des amitiés fortes encore avec des gens qui sont là -dedans, voilà.
Le Grand prix de la littérature policière 2003 a été attribué à Laurent Martin pour "L'ivresse des Dieux":
En fait, moi c’est la grande liberté que les auteurs ont à écrire du polar, c’est-à-dire que c’est? je trouve que c’est l’un des genres dans lequel l’écrivain à le plus de possibilités. Il peut? il a des tas de façons d’utiliser sa langue, la forme, le style, en plus des idées qui sont véhiculées, c’est vraiment un genre très très libre, c’est ça qui m’intéresse dans le polar. La règle classique pour qu’elle soit encore mieux, encore plus classique il faut qu’elle soit de temps en temps cassée. Et moi, c’est ce que j’ai essayé de faire parce que j’ai utilisé donc pour un polar contemporain, à Marne la Vallée dans une ville nouvelle avec une sorte d’anti-héros j’ai utilisé un format très classique puisque que j’ai repris ce modèle de la tragédie grecque. Dans "l’Ivresse des Dieux", donc, qui est paru chez Gallimard j’ai repris ce modèle je l’ai développé et ça fonctionne assez bien puisqu’on a plusieurs points de vue, celui du héros, celui du ch?ur, celui du coryphée, comme dans une tragédie grecque, parce que le personnage vit une sorte de tragédie et que l’histoire que je racontais ça se rapprochait de la tragédie et c’est ça qui était intéressant. Mais en même temps ça reste du polar classique avec une enquête, avec un tueur avec des tas d’événements. Moi, je commence toujours par le personnage, jamais par l’histoire, toujours le personnage; je le développe avant de l’écrire et moi j’ai pris une sorte d’anti-flic puisque j’ai pris un policier municipal, c’est -à -dire quelqu’un qui a strictement aucun pouvoir, qui est dans sa ville, qui regarde les choses et qui à un moment donné de son histoire est intégré dans une enquête et qui va essayer de s’en sortir en quelque sorte.
Son dernier roman offre un aperçu de la politique de la France en Afrique:
Le dernier roman ça s’appelle Or noir Peur blanche , c’est paru aux éditions Le Passage dans une collection qui s’appelle Polarchives. C’est une collection qui est intéressante parce que c’est une collection qui mêle l’histoire et l’enquête policière, et donc il y a une héroïne qu’on retrouve dans plusieurs numéros de cette collection qui enquête sur des événements historiques et moi, mon sujet c’est l’Afrique donc je pars du procès Elf qui s’est achevé en juillet de cette année et ? et à partir de cette enquête, à partir de ce personnage, donc, elle remonte une sorte de tabou qui est? qui sont les massacres coloniaux que la France a effectué dans les années soixante, dans certaines régions, notamment au Cameroun. C’est le point de départ et à partir de là il y a une enquête policière, il y a un meurtre, et il y a des tas de choses qui sont révélées plus ou moins. Les massacres, tout ce qui est historique, tout ce qui remonte avant le début de mon histoire est vrai. Et c’est seulement ce qui se passe après qui est en parti inventé, mais les massacres coloniaux, la façon dont ELF s’est occupé de l’Afrique, la façon dont les dirigeants français ont soutenu les dictateurs en Afrique, c’est totalement vrai.
Suspense, romance, actualité, fantaisie, il y en a pour tous les goûts dans le roman noir, d'ou vient, selon M. Martin son succès sans bornes:
Parce que c’est un genre donc qui s’intéresse un petit peu à la société, qui s’intéresse au monde et c’est un genre qui offre un très grand panel de possibilités à la fois stylistiques au niveau de l’écriture, au niveau des personnages présentés, au niveau des situations, c’est vraiment un genre extrêmement foisonnant et c’est pour ça que forcément quelque part quelqu’un va trouver son compte en lisant du polar.
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