Le Tour de France fête ses 100 ans

Reportage :      Durée : 
juin 2003

Le Tour de France fête ses 100 ans
  

Oui, bien sûr, on arrive à prendre plaisir du Tour. Jean-René Bernaudeau, notre directeur sportif, a une belle formule sur le Tour de France. Il dit : 'Ce qui est le plus difficile sur le Tour de France, c'est de ne pas le faire, le plus dur, c'est de ne pas le faire.' Donc, non, le Tour c'est là notre raison d'être, c'est de faire le Tour de France et on y prend énormément de plaisir, les coureurs aussi, quand bien même* pour eux c'est un effort terrible, ils y prennent énormément de plaisir. C'est pour eux la récompense d'une année de travail, pour nous aussi, et c'est évidemment effectivement la frénésie, l'énervement et une pression terrible pendant trois semaines mais c'est aussi une aventure fabuleuse à vivre.

It's almost 20 years since France had a winner in cycling's most presitigious contest. The director of Brioches la Boulangère offers his explanations.

Philippe Raimbaud, président-directeur général de l'équipe Brioches la Boulangère, une des 22 équipes qui participent au mois de juillet au Tour de France 2003. 

Écoutez, sans vous dévoiler nos? parce que tout ça c'est secret évidemment? Le propre d'une stratégie, c'est, évidemment, de ne pas la clamer sur les toits* et de ne pas la dévoiler à nos adversaires, mais nous, globalement, nos objectifs c'est de placer un ou deux coureurs dans les 20 premiers au classement général, en essayant qu'ils soient plutôt dans les 10 premiers que dans les 20. Et puis on aimerait bien gagner une ou plusieurs étapes, évidemment. Donc voilà!

 

Ces ambitions peuvent vous sembler modestes, peut-être. Mais avec l'Américain Lance Armstrong dans le peloton, les autres coureurs restent humbles. 

Et puis il ne faut pas croire que le Tour de France n'est qu'une lutte pour le maillot jaune du vainqueur. Toutes les équipes doivent montrer leur valeur pour être sélectionnées pour le Tour prochain. Pour les petites équipes, c'est une bataille de survie en permanence. 

Les victoires d'étapes sont très honorables. Ce n'est pas évident: 

Sachant que pour gagner des étapes, il faut, soit avoir un sprinter très rapide - et on n'a pas forcément ça dans notre 'magasin' - soit un rouleur très fort susceptible de battre Armstrong dans les 'contre la montre'*, là, il faut pas trop rêver, de la même manière qu'en montagne on n'a pas de grimpeur susceptible de rivaliser. Donc, qu'est-ce qu'il nous reste ? Il nous reste des étapes dites* de transition où il faut mener des offensives et être combatifs pour essayer de mener des échappées* et d'être le meilleur des coureurs de l'échappée, quoi?

Pendant trois semaines, quelque 198 cyclistes vont se battre sur un parcours d'environ  3350 kilomètres, répartis en 20 étapes. Depuis son inauguration en 1903, le Tour de France s'est rapidement établi comme le grand événement du calendrier sportif de l'été. Pour les participants c'est le résultat d'une année de travail:

D'un point de vue sportif, en fait, le Tour se prépare pas sur les dernières semaines. Il se prépare depuis l'hiver précédent où les coureurs pressentis pour faire le Tour de France ont un programme relativement spécifique pour essayer que leur forme soit optimale au moment du Tour de France.

La saison cycliste commence début février et finit mi-octobre, donc généralement les coureurs, du 15 octobre à peu près au 8-10 novembre, sont plus ou moins en vacances, c'est-à-dire que généralement ils arrêtent le cyclisme et ils essaient d'alterner avec d'autres sports pour se changer les idées, et puis ensuite dès le mois de novembre, nous avons les premiers stages de préparation qui sont à la fois des stages de préparation à la saison mais également qui sont la première étape de la construction du programme des coureurs visant à être au top niveau au moment du Tour de France.

Le Tour est vraiment l'axe principal de la saison, le moment clé de la saison et pour les coureurs dont on présuppose que, s'ils n'ont pas de problèmes physiques, ils feront le Tour de France, tout est un petit peu basé pour qu'ils soient au meilleur de leur forme à ce moment-là, au moment du mois de juillet. Et donc, dans les semaines qui précèdent le Tour de France, il y a une accélération de cette préparation avec notamment des stages de découverte de certaines étapes de montagne et de certains 'contre la montre'. Donc nous avons déjà fait un stage de préparation dans les Pyrénées au cours duquel les coureurs ont reconnu le contre la montre qu'il y aura dans ce secteur-là et également les étapes des Pyrénées. Et juste avant le championnat de France il y aura la même chose pour les Alpes, sachant que les coureurs ont également reconnu le contre la montre final entre Pornic et Nantes et également le parcours du contre la montre par équipes.

Toute notre activité, toute notre réflexion, toutes nos stratégies sont bâties en fonction du tour de France.

On a beau préparer, c'est impossible de tout prévoir.

Non, pas étape par étape. Pour l'instant on est un petit peu obligés d'établir une stratégie d'ensemble pour les trois semaines du Tour de France, ne serait-ce que parce que il faut sélectionner une équipe pour le Tour, et donc les choix des hommes sont un petit peu comme si on pouvait choisir ses pions aux échecs avant de commencer la partie : savoir si on a besoin de trois tours ou de plusieurs reines ou de plusieurs fous, là c'est un peu pareil. Il faut savoir si, en fonction de la composition de l'équipe qu'on alignera, on aura un style de comportement en course ou un style de jeu, pour employer une expression un peu comme dans le football, qui ne sera pas le même en fonction des acteurs qu'on aura choisis. Donc, la première étape, elle est là : définir les objectifs que l'on peut atteindre sachant que la raison nous fait penser que on n'a pas forcément un vainqueur du Tour dans nos rangs et que, sur la papier au moins - après, les circonstances de course peuvent en décider autrement, mais? - sur le papier, on n'a pas de coureurs susceptibles de rivaliser avec Armstrong. Donc, il faut définir les objectifs qui sont gagnables et en fonction de ça bâtir une équipe qui est la plus à même de répondre à ces objectifs. Donc, déjà, on a une réflexion globale sur le Tour de France, la manière dont on va l'aborder, nos objectifs, et ensuite, en fonction de ces grands objectifs, effectivement, il y aura un travail de découpage jour par jour, mais qui se fait aussi un petit peu sur place parce que c'est difficile aujourd'hui de savoir ce qui va se passer au cours de la dix-septième étape, et ce qui va se passer au cours de la dix-septième étape sera forcément conditionné par les 16 jours qui auront précédé ce jour-là. Donc on ne peut pas pousser l'analyse trop trop loin aujourd'hui parce que évidemment les circonstances de la course et son déroulement vont faire que un scénario sera privilégié à ce moment-là, auquel on ne pense pas forcément aujourd'hui. En revanche, aujourd'hui, sur l'ensemble des trois semaines, il faut essayer d'imaginer un petit peu tous les schémas qui peuvent se présenter pour essayer de pouvoir y répondre en toutes circonstances.

Le cyclisme, c'est un sport d'équipe. On a les leaders de l'équipe, les vedettes sur qui les espoirs d'une victoire d'étape ou d'un bon placement final reposent. Le travail des autres est de les protéger, surtout en se plaçant devant les meneurs pour couper la résistance de l'air.  Les leaders de l'équipe Brioches la Boulangère sont...

Didier Rous et Sylvain Chavanel, oui. Oui c'est a priori, c'est eux qui au départ seront ce qu'on appelle les coureurs protégés, c'est-à-dire des coureurs à qui on ne demande pas d'aller faire un certain nombre de travaux dans le peloton parce que on sait que, eh bien ce sont des coureurs qui passent bien en montagne et qui vont vite contre la montre, donc c'est les qualités principales pour être bien classés au Tour de France : il faut pas perdre trop de temps en montagne et pas perdre trop de temps dans les contre la montre.

A 23 ans, jeune pour un cycliste, Chavanel est un des grands espoirs du cyclisme français, qui n'a pas eu de vainqueur du Tour depuis Bernard Hinault en 1985. Les attentes d'un public qui a tellement soif d'une victoire sont lourdes à supporter, et Philippe Raimbaud prend soin de ne pas en rajouter.

On sait que Sylvain Chavanel a énormément de talent, qu'il a un gros potentiel physique. Ce qu'on ne sait pas c'est si ce potentiel c'est pour être dans les 5 premiers du Tour, dans les 3 premiers du Tour ou de éventuellement un jour gagner le Tour de France. Ce qu'on sait, nous, en revanche, c'est que ce serait très surprenant que Sylvain Chavanel gagne le Tour de France cette année, et pas seulement parce que il y a Armstrong, mais aussi parce que, eh bien il est encore jeune et qu'il faut lui laisser le temps. Tous les coureurs ne sont pas, comme Eddy Merckx ou Bernard Hinault, à gagner le Tour de France à leur première participation. Sylvain Chavanel? faut pas oublier que des grands coureurs comme Louison Bobet ou Bernard Thévenet ont gagné le Tour de France après plusieurs participations, après une sorte d'apprentissage, et je pense que le Tour qui vient sera encore un Tour d'apprentissage pour Sylvain Chavanel. Il faut qu'il fasse la démonstration qu'il peut subir trois semaines de compétition au plus haut niveau, résister à la pression et être dans un état physique qui lui permette d'être bien classé à Paris.

Alors, est-ce qu'il gagnera le Tour de France un jour ? Je ne sais pas, mais on le saura peut-être plus en 2004 ou en 2003 qu'en 2003.

En tant que vice-président de la Ligue du cyclisme professionnel français, Philippe Raimbaud est bien placé pour analyser les difficultés du sport en France.

Moi je crois qu'on a la conjonction de 2 problèmes. Le premier, c'est que, effectivement, dans les années 93 à 96, il y a eu une crise du sponsoring pour les équipes en France. 

Est-ce qu'il y a un problème spécifique sur le vélo ? Non. Parce que à l'époque, il y avait pas eu encore l'affaire Festina* et? non je pense qu'il y a eu un creux? qui est peut-être lié aussi à la retraite de Fignon et de Hinault qui a fait que peut-être des sponsors ont eu le sentiment que le cyclisme était moins intéressant parce qu'il n'y avait plus de grands champions français. Peut-être ça, plus les conditions économiques globales, je pense que ça a expliqué ce creux.

Ce qui fait qu'il n'y avait plus que une ou deux équipes françaises dignes de ce nom et que, au lieu de faire passer 20 coureurs chez les professionnels, on en faisait passer 2, 3 ou 4. Plus la pyramide est large à la base et plus elle montera haut. Et là, en l'occurrence, on a manqué, à une certaine époque d'un brassage autour des jeunes talents français. La preuve, c'est qu'aujourd'hui en France vous avez deux catégories de coureurs : des coureurs affirmés, Virenque, Brochard, Rous, qui ont tous plus de 30 ans, et puis après on tombe sur Casar, Chavanel, des jeunes coureurs qui ont moins de 25 ans, et entre 25 et 30, à l'exception de deux ou trois coureurs comme Moncoutie, il y a un trou. Il y a véritablement un trou de génération. Ce trou, il faut le rechercher à l'époque où ces coureurs-là avaient 18, 19, 20 ans, 21 ans, 22 ans et où ils auraient dû passer pro* et où il y a toute une génération de coureurs qui ?  ont été laissés de côté parce que il n'y avait pas de débouché économique. Ça c'est une première raison. La deuxième raison qui s'est ajoutée à ça, c'est qu'on a vécu les? ce qu'on peut résumer par les années EPO*, et qu'effectivement dans les années 95, 96, 97, 98 beaucoup d'équipes ont subi la loi de grands groupes étrangers et que ces années EPO ont un peu bouleversé la hiérarchie et ont un peu perturbé les gens qui, comme ce qu'on fait nous, ont un petit peu travaillé sur de longues périodes et misent sur la formation. C'est-à-dire que à une époque c'était plus la peine d'être formé, il suffisait d'être bien 'alimenté', entre guillemets*, et ça suffisait pour marcher, bon?

Je pense que la France a souffert un petit peu plus que d'autres pays de cette carence-là et de ce fléau, en termes de préparation, de formation et de travail de longue haleine. Je pense qu'il est probable que les autres pays soient petit à petit gagnés* par ça également. Il me semble qu'en Italie il y a une vraie lutte actuellement contre le dopage, notamment par la police et par la justice qui fait que il y a des interventions qui se multiplient dans le milieu amateur, dans le milieu des jeunes et que peut-être, à son tour, l'Italie va connaître un creux à cause de ou grâce à ça, parce que ce qui est important, c'est que les gens qui trichent sachent que? - je dis pas que les Italiens ont tous triché - mais apparemment on s'attaque à ce fléau aussi en Italie et c'est une bonne chose, et peut-être que les Italiens, comme les Français, auront un creux dans trois ou 4 ans parce que ils auront un gros contrecoup de ça.

L'équipe Brioches la Boulangère a été endeuillée ces dernières semaines par la disparition d'un de ses jeunes espoirs, Fabrice Salanson, qui est mort dans son lit la veille du Tour d'Allemagne. Inévitablement, la première réaction de beaucoup de gens a été de se demander si sa mort pouvait être liée à l'abus de drogues. Une réaction à tort, comme l'autopsie l'a prouvé, et comme le souligne Philippe Raimbaud.

Écoutez ! Je vous arrête tout de suite. Si vous, vous mourez - je vous le souhaite pas - ce soir dans votre lit, personne n'ira faire de réflexion. Fabrice était un coureur 100% propre. Il l'a prouvé parce qu'il était en permanence le premier à mettre son corps à la disposition de la science pour mener des recherches, aussi bien au CHU de Nantes (au centre hospitalier universitaire de Nantes) que par exemple pour des recherches menées par le CNRS* à Marseille, deuxièmement la police allemande a ouvert une enquête : tous les produits qui ont été saisis dans l'hôtel, les sels minéraux ou les vitamines qu'il pouvait avoir dans sa valise, ont été analysés et on n'a évidemment rien trouvé de répréhensible. C'était des produits tout à fait normaux. Deuxièmement son corps a été autopsié. Il y a eu des analyses sanguines, urinaires, des analyses de cheveux, puisque vous savez que sur les analyses de cheveux on peut retrouver sur une longue période s'il y a eu absorption de produits dopants. Et on n'a rien trouvé. Donc il faut arrêter de faire, ce qu'on appelle en France de l'auto-allumage. Il n'y a rien. Je veux pas qu'on salisse la mémoire de Fabrice Salanson. Tous les tests qui ont été faits ont été négatifs et il ne faut pas mélanger cette affaire, qui n'en est pas une d'ailleurs, qui est la dramatique disparition d'un homme, comme il en existe tous les jours, et pas seulement chez les cyclistes, chez les agriculteurs, chez les ouvriers, chez les patrons, chez les enfants, chez les sportifs, chez les non sportifs. Ce n'est pas une affaire de plus dans le cyclisme. C'est un drame, mais qui n'a rien a voir avec le dopage.

Donc c'est avec le coeur lourd que les membres de l'équipe vont se mettre sur la ligne de départ.

Nous, en plus, on place les valeurs humaines et l'esprit d'équipe avant tout le reste, ce qui fait d'ailleurs que on a vécu très durement ce qui est arrivé à Fabrice parce que c'est pas un employé qu'on a perdu, c'est pas seulement un futur champion, c'est avant tout un frère et les coureurs sont très très perturbés par ce qui vient d'arriver parce que c'est vraiment un ami qu'on a perdu et? bon, eh bien, ce qui fait l'avantage et le côté séduisant de cette équipe, cette fraternité, cette complicité qu'il peut y avoir entre les coureurs, a fait, en l'occurrence, qu'on a ressenti encore plus douloureusement ce qui est arrivé. Espérons qu'on rebondisse et qu'on apporte très vite à Fabrice? un signe fort par de belles victoires et par un bon comportement !